Entre nous deux (27)




Mardi 2 novembre 1999

Hier, en fin d'après midi, après mon appel à Serge toujours cloué à l'hôpital, plus la découverte du fait que le sèche-linge était en panne, je suis descendue d'au moins une vingtaine de "marches" dans la courbe de moral que nous avons établie avec ma fille aînée... Mais curieusement, aujourd'hui, même après le passage du réparateur qui sortant de derrière l'emplacement tout sali de poussière du linge où la machine qui me facilite la vie se trouve, a froidement laisser tomber le diagnostic ("c'est mort"), je ne me sens pas trop abattue. 2500F, pour achat d'un nouvel appareil, pourtant, à sortir... François m'a prévenue que ce ne serait pas envisageable avant deux mois.
J'appelle Serge qui va mieux et qui est plus présent. On lui a retiré la sonde urinaire le matin et il en est bien aise. Du coup, je peux me permettre de lui raconter mes (petits) problèmes d'ordre domestique. Il me propose de me prêter 1000F (je lui dois déjà 1700) pour participer à l'achat d'un nouveau sèche-linge. - T'inquiète pas, dit-il, c'est seulement pour ne pas t'entendre dire au téléphone, quand je sortirai enfin de là, si j'en sors un jour, que tu ne peux pas aller te promener avec moi car il faut que tu étendes le linge... C'est intéressé, donc.

Je me suis aperçue (en y pensant précisément) que j'avais eu trois très mauvaises périodes dans ma vie : de 10 à 12 ans, de 20 à 22, et de 30 à 32... Après, il y a eu Serge. Et pourtant, il est chiant... J'ai découvert peu à peu avec lui ce qu'est une privation dont on a jusque là ignoré l'existence. Et je réalise comment un amour ou un besoin, avant d'être explicite se manifeste sous la forme d'ennui ou autre genre de souffrance.
Serge. Je me dis - c'est curieux - que je ne refuse rien de ce qu'il fait, alors qu'oralement, je ne suis jamais d'accord; en paroles, je n'ai aucune gentillesse. Aucune indulgence vis à vis de lui. Je réfléchis à ce qu'il entend quand il suggère qu'il y a une opposition en moi. Qu'est-ce que cela signifie. Il commente : Tu ne glisses pas à travers tout, comme on pourrait le croire. Tu en donnes seulement l'impression.
Étonnant. C'est la première fois que j'éprouve l'impression qu'on me dit quelque chose qui ressemble à une vérité sur moi-même. Et c'est lui qui le dit. Lui qui est aussi nul en tout ! En perspicacité surtout. Le fait que j'ai, ainsi qu'il le souligne, une opposition en moi, un puissant désir d'offrir une résistance à quiconque se met dans l'idée de s'attaquer à mon noyau dur (j'y reviens au "noyau dur") et de crier "Non!", ce désir, ce besoin, aussi évident qu'une crampe à l'estomac, celui qui le découvre et me l'expose, qui a pris la peine de réfléchir sur moi - réfléchir sur moi -, je suis pleine de reconnaissance pour lui.
Mais l'attribut découvert - mis à jour - mon opposition, je le porte aussi, et je la porte seule. Je me dois de la porter et la soutenir. Et c'est lourd. En plus il va se servir de ces moyens-là. Je le sais. Contre moi, je ne pense pas, mais dans un combat, n'est-ce pas, qui renoncerait à ses avantages ?
Solides me semble-t-il à neuf heures, mes espérances s'évanouissent à midi, et l'un de mes problèmes c'est que je ne trouve aucun endroit où me reposer.
Je me sens bringuebalée telle une bobine dont le fil se dévide sans fin ou un rouleau de tissu au mètre qu'on tire d'un coup sec pour en exposer les motifs et permettre qu'on le palpe.
Je suis en cours de route mais mon trajet n'a pas de véritable but.

Mercredi 3 novembre

Alors que je suis occupée avec ma sœur venue de province pour que nous décollions le papier peint dans l'appartement de notre mère, ma fille est allée dormir chez son copain, profitant que nous bavardions entre frangines pour m'extorquer l'autorisation. Mais après son départ, contrairement à mon habitude, j'ai oublié de refermer la porte (sur le vide) de sa chambre comme je le sais presque chaque soir, la "couvrant" en quelque sorte. François, au cours de ses errances nocturnes dans la maison a alors découvert (comme si c'était la première fois) que l'oiseau n'était pas au nid. Question (brutale) au petit-déjeuner, comme s'il voulait me forcer à le dire : - Où est-elle ? Réponse tout aussi brutale, pour lui ouvrir les yeux qu'il tient clos depuis un an : - Partie dormir chez Tariq.
Il sait très bien qu'elle le revoit, que je n'approuve pas cela mais que pour moi l'essentiel consiste à la recentrer sur ses études, tâchant de la surveiller tout en maintenant une bonne relation avec elle. Une relation de confiance. Moi, je ne quitte pas la maison à sept heures et demie le matin pour y revenir à huit heures trente le soir. Entre les deux il s'écoule beaucoup d'heures qu'il faut vivre dans une relative sérénité et bonne ambiance. Sinon il n'y a plus qu'à se jeter par la fenêtre. Il sait très bien que c'est difficile pour moi et que cela demande une attention permanente, du soin, du temps et de la délicatesse (du "doigté") mais soudain il est pris d'une crise d'autorité paternelle qu'il reporte sur moi car c'est moi qu'il a sous la main et que devant sa fille cadette, généralement, il se débine. Il prend subitement conscience que depuis trop longtemps il s'est reposé sur moi (peut-être pense-t-il qu'il n'aurait pas dû, que je ne suis pas capable), qu'il a laissé filer les choses et que sa relation avec sa fille s'est délitée. Il n'a pas été là, et au lieu de s'en excuser ou de chercher à rattraper intelligemment les choses, il s'en prend à moi. C'est moi qui casque.
Quand un homme réalise sa défaillance, son manque de présence et d'attention à un problème d'ordre privé, il prend souvent brusquement "les choses en main", avec des phrases du type : "Je vais lui parler, moi ! Ça ne va pas se passer comme ça !" Et puis après, les fortes paroles, les puissantes intentions ne sont bien entendu pas suivies d'effets. Rien ne change. Il croit pouvoir tout régler, mettre au pas à l'aide de sa seule autorité (dont moi je ne suis pas capable à cause du fait que je suis une femme et que je suis selon lui bien trop "fascinée" par ma fille...) une jeune femme qui ne tient plus compte de l'avis de personne. Ni des injonctions qu'on peut lui faire. J'ai déjà tout essayé.
Telle est sa vision des choses. La mienne est qu'il a laissé les choses se dégrader progressivement sans jamais intervenir, il avait trop leur de s'attaquer au sujet (il voulait juste que la vie à la maison soit normale), sans jamais poser de questions à sa fille parce ce que ça l'arrangeait de ne pas savoir, de croire que tout allait facilement, comme lorsqu'elle était petite, de penser que je gérais très bien les choses alors que mes insomnies silencieuses liées au souci que je me faisais pour elle (test HIV, bac, mauvaises fréquentations...), ma douleur au sternum nocturne et mon propre état général auraient dû l'alerter. Il ne se réveillait même pas. Tandis que je m'agitais, me levais et relevais, allant voir si la clé était sur la porte, la fille rentrée, il était profondément endormi, ronflant bruyamment, entre deux préoccupations professionnelles bien à lui... 
Il vient de réaliser. Il est perturbé. Pas excessivement perturbé, mais plutôt comme un oiseau nocturne qui, ignorant du jour, se décidera à y voler mais seulement si nécessaire, grande ombre ébauchée rayée de brun, avant de regagner le plus vite possible les bois touffus de la forêt et les ténèbres qui le rassurent.

Je sors de la maison avec hâte. Je veux respirer. Dehors les oiseaux ne cessent de produire leur petit tumulte. J'ai emporté un livre, mais le soleil, pas si faible que ça pour un mois de novembre, n'en finit pas de jeter des taches brunes sur les pages. 

Vendredi 5 novembre

"J'ai parlé avec Mia, ce matin. Elle t'a dit ?"
- Oui, elle m'a dit. Tu appelles ça parler, toi ? Lancer un interdit sans discussion possible, la veste sur le dos, prêt à partir, sur le seuil de la maison à sept heures du matin... Moi, j'appelle ça crier son impuissance en se servant de la répression, plutôt...

Il lui a lancé, alors qu'elle se préparait pour partir à la fac (pour une fois!) : - Tu revois une personne que tu ne devrais pas revoir. Je te l'interdis. - Mais papa, on ne peut pas parler de ça maintenant, il faut qu'on en discute... - Non, je n'ai rien de plus à ajouter, je te l'interdis, c'est tout. Je n'y reviendrai pas.
C'est ainsi qu'elle m'a relaté ce qu'il appelle une "discussion" avec elle. J'en ai eu des milliers comme ça, en un an et demi...
Je lui demande ce qu'il compte faire à présent. Une fois les choses et l'ordre formulés. Rien. Il a fait ce qu'il avait à faire. Pas de suivi ? C'est moi qui vais devoir veiller à ce que les ordres et interdits soient respectés ? Il ne relève pas. Quitte la maison en claquant la porte. Comme à son habitude. Ah! C'est formidable ! Quelle aide précieuse il m'apporte ! Elle va avoir dix-huit ans dans deux mois. Bientôt nous n'aurons plus rien à lui "interdire", à moins de menacer de lui "couper les vivres", comme les pères savent faire. Ils ne savent faire que ça.
Je vais me coucher en me disant qu'ils me font chier, tous les deux. 

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