Entre nous deux (28)
Samedi 6
novembre 1999
Ce jour,
en ce temps, à ce moment, les choses
semblent être rentrées dans l'ordre. Je ne dis pas que ça va durer. Je me suis acheté
un nouveau sèche-linge que François a payé, entièrement, seul, sans discuter ni différer. Ouf ! Serge est rentré
de l'hôpital et l'on peut à nouveau lui parler. Il n'est plus exclusivement tourné vers lui, le monde existe à
nouveau, hors de ses quatre murs. Ma fille et son père se sont enfin parlés, non sans appréhension des deux côtés, mais c'est fait. François
est revenu sur l'interdit menaçant qu'il avait brandi l'autre
matin, sans succès. Mia s'est expliquée sur son désir de poursuivre cette
relation avec Tariq, "jusqu'au bout" (le bout de quoi, nul ne sait) et
a reconnu la nécessité de parler et d'informer un peu plus son père. Ils n'ont pris cependant aucune mesure concrète et il me revient encore d'organiser, de limiter,
autoriser les allées et venues de la jeune
demoiselle; les choses ne vont pas changer du tout au tout en un clin d’œil,
mais je suis grandement soulagée de ne plus en porter seule,
"théoriquement", la
responsabilité.
Ma courbe
de moral a remonté, même si j'ai un gros rhume.
Dimanche
7 novembre
Le samedi
matin, après avoir bien dormi jusqu'à neuf heures, j'entreprends la conquête de l'homme qui me sert de compagnon. Mollement,
d'accord, mais quand même. Je n'ose pas réclamer, moi. Je
n'ai jamais pu m'imaginer en train de faire pression sur l'autre pour cette
chose-là. D'abord parce que je ne suis
pas sûre d'avoir très envie, je suis plutôt du genre l'appétit vient en baisant, et ensuite parce que je ne sais
jamais où en est l'autre, réellement, sur ce point. Mais le
sait-il lui-même ? Comme cela fait quinze
jours que nous n'avons pas fait l'amour (samedi dernier j'avais mes règles, des règles de vieille, sombres et
inattendues), je me dis que ce matin-là, les choses n'allant pas si
mal malgré mon rhume, il faut en
profiter sans quoi la sexualité va totalement disparaître du paysage de ma vie. Bref, rien de très spontané dans ma démarche. Résultat : un partenaire un peu
méfiant, qui met longtemps à démarrer et me fait l'amour de
manière appliquée, et besogneuse sur la fin. Bien fait pour moi ! Ça m'apprendra. C'est ce que je voulais, non ?
Lundi 8
novembre
Il faut
de nouveau se lever à sept heures car c'est la
rentrée. La veille au soir j'ai eu
une nouvelle crise douloureuse à l’œsophage, avec la sensation intermittente de retenir de l'air. Je me suis couchée avec deux Spasfon sous la langue. Pas trop mal
dormi ensuite. Au matin cependant, la douleur se réveille en même temps que moi. L'impression
d'un étau qui me comprime la zone
entre les deux seins jusqu'aux poumons qui sont comme resserrés. J'en ai mal à l'arrière, dans le dos, entre les omoplates. Tout mon corps et ses organes aux
fonctions différentes semble vouloir me
rappeler à son souvenir. Je me recouche
après le départ de mon fils, mais je suis encore plus mal, couchée que levée. Le téléphone sonne avant que j'aie pu
boire mon thé. C'est Solange qui veut de
moi une "consultation" au sujet de sa fille qui ne se sent pas bien
en hypokhâgne et veut tout arrêter pour préparer le concours de Sciences
Po. Si seulement je n'avais que ce genre de problèmes
avec ma propre fille... Qui elle a clairement tout arrêté je pense et sans prévenir personne. Enfin s'ensuit une heure de parlotte, et je
n'ai pas encore pris ma douche. Au moins, ça c'est bien, j'ai provisoirement oublié ma douleur au sternum... Au courrier, je trouve une lettre
avec en haut à gauche le sigle rouge de la nrf. C'est Roger Grenier, qui dit avoir lu mon manuscrit. "Fragments de la
vie d'une femme (il appelle ça comme ça, ce n'est pas mon titre), bien écrits, et la plupart du temps intéressants, mais une impression d'écriture inorganisée, pas de fil conducteur (ils nous font suer les hommes de lettres avec leur fil conducteur... conducteur à quoi ?... la vie nous mène
où ?... faut-il la représenter toujours dans les écrits
comme ayant un but ? un sens ?), un peu paresseuse, ce qui accentue le côté narcissique." Et vlan!
Je m'en
fiche pas mal de donner l'impression d'être narcissique dans mes écrits. Et j'apprécie son honnêteté, sa grande franchise, même; je ne la crains pas mais je le trouve très "bonhomme", et cela m'étonne de lui, ce manque de recul littéraire. Il est trop classique dans son approche du texte. Un
peu didactique et manquant d'originalité. Enfin c'est le seul éditeur (possible) que j'ai entre les mains et je n'ai pas
l'intention de courir après d'autres. C'est comme ça. Il faudra continuer d'écrire.
Saluée aimablement ou non. Reconnue
ou pas.
Mardi 9
novembre
Je relis
la lettre de Roger, bien critique, ma foi. Assez dure au fond. Mais regardons de plus près. Ça ne peut pas faire de mal. Je
cherchais un regard externe, il l'est. Il ne peut pas l'être plus, même. Je me sens un peu lassée, mais passagèrement, je sais. Vexée aussi, peut-être. À cause probablement de l'histoire du narcissisme. Pour le
reste, je serais assez d'accord avec lui (écriture
"paresseuse", même si je dirais, plutôt que paresseuse, au contraire arrachée dans l'urgence à la vie, qui bouffe tout; pas
vraiment de fil conducteur, si ce n'est celui que l'on tient comme un malade
avant de crever, et cetera..). Tout ce qu'il a dit est vrai, mais pas suffisant.
Concernant
le narcissisme (j'y reviens puisque je le suis, narcissique), est-ce que toute écriture n'en est pas emprunte, est-ce qu'il ne faut pas être narcissique pour écrire, mais aussi pour jouer
la comédie, pour peindre, pour faire
un film ? On doit bien aller chercher ses émotions en soi, non ? Pas chez
le voisin. Et puis lui, Roger, je me souviens que lorsque je le rencontrais régulièrement, à son bureau, il ne me parlait que de lui, de sa pomme, de
ses aventures, des fois c'était même long, très long... Je le trouvais un
peu narcissique, justement, alors que ses livres, qui n'en laissent pas
beaucoup passer de ce narcissisme que tout le monde a plus ou moins, ne sont
pas très intéressants, pas captivants tellement ils sont policés à l'extrême, réduits dans leur expression,
par tous les bouts...
Je suis
allée chez le cardiologue ce
matin. Il m'a trouvé un taux de cholestérol un peu élevé (ça reste "en dessous de la
fourchette supérieure", a-t-il fait observer) et l'électrocardiogramme
est normal. Mon cœur va bien. Réjouis-toi, je me dis, tout en n'étant pas trop narcissique, donc...
Mercredi
10 novembre
Je suis
quelque part soulagée que mon livre ne soit pas
publié. Depuis Mon bel Ilizarov, mon premier ouvrage édité, je m'attends à plus de complications que de
satisfactions quand un texte, de manuscrit privé
passe à quelque chose d'imprimé, soumis alors au regard envieux, curieux, injuste ou indifférent des autres... Précédemment, sur un sujet pourtant consensuel en apparence
comme celui de l'enfant malade (mon "fil conducteur" pour ce livre), j'en ai pris
plein la tête, donc je m'attendrais
volontiers à ce que ces fragments sur la
vie d'une femme, l'amour, le désamour, le sexe, la mort...
fassent de bien plus gros dégâts encore. Et pour ce qui est des dégâts, j'estime avoir mon compte
actuellement.
Je suis
contente d'avoir écrit ce texte, il fallait que
je le fasse. Une sorte de mise au point avec moi-même accomplie, et puis pouvoir passer à
autre chose. Ne pas s'attarder. Jamais. Même si le texte semble selon
les experts manquer d'organisation, n'arrive pas à
donner une impression d'ensemble bien constituée,
léchée, mâchée avant digestion. Prescrit. Voilà ! Mes textes ne sont pas une prescription (médicale) littéraire, dont il n'y a pas à discuter. Qui vous tombe dessus et une fois que vous
l'avez en main ne vous laisse comme possibilité
que celle de vous rendre à la pharmacie et vous enfiler
tous les médocs de la liste...
Soulagée et libérée, surtout. Je veux rester nouvelle chaque jour, ne pas être fixée, collée à des choses définitives que j'aurais écrites
un jour...
Jeudi 11
novembre
"Votre
fille a vingt ans, Madame, que le temps passe vite...", chante Reggiani. Ça y est, pour moi. C'est arrivé. Mon aînée. Nous faisons une belle petite fête entre nous. Elle s'est fait couper les cheveux très court. Elle est magnifique. Il y a vingt ans, à 15h15, j'étais la plus heureuse des
femmes, je m'en souviens, ce petit bout de fille dans les bras, que je découvrais alors...
Je lis La virevolte,
de Nancy Huston, que nos amis québécois m'ont offert. Un livre (de circonstance) dans lequel
elle raconte son premier accouchement, sa fille, le couple, et sa passion pour
la danse. L'écriture est solide. Comme
dirait Roger, la plupart du temps... Ce qu'elle raconte, je le
connais. Je l'ai vécu. Et parfois je me sens agacée par les excès littéraires auxquels elle cède. Les scènes de cul, notamment, qui me semblent arrangées, faussées. Scène avec le mari, torrides comme s'il s'agissait d'un amant. Cela doit bien se vendre. Il faudra que je m'y mette, peut-être. Je n'y crois pas beaucoup. Cela reste de la littérature
un peu facile, plaisante, sans les ressorts de la vie quotidienne. Tout est
volontairement amplifié. Et surtout je suis irritée - choquée même - par la manière dont elle parle de sa
seconde fille, la "mauvaise" comme elle l'appelle, qui n'a pas voix au chapitre, comparée à la "première", et qu'il semble
(c'est en tout cas ce qui ressort du bouquin) qu'elle n'aime pas du tout.
Je suis
contente quand je le referme, ce livre, l'ayant terminé.

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