Entre nous deux (29)







Samedi 13 novembre 1999

Le matin je m'éveille tôt pour un samedi (8h30), assez excitée par la perspective d'aller faire visiter pour la première fois (la 1ère visite!) l'appartement de notre mère à un gars qui a vu l'annonce dans le Particulier et semble intéressé. Avant de me préparer pour partir en RER, j'ai le temps de regarder le film britannique enregistré la veille : Voleurs d'enfance, de Peter Kosminsky, qui traite de l'inceste mère-fille, le viol, la maltraitance, la prostitution d'une fillette de onze ans. C'est peu dire que c'est très dur à regarder, encaisser, analyser... Mais le film est terriblement juste. À midi, le téléphone sonne. Une de mes sœurs qui habite tout près qui déclare n'avoir "pas envie" de venir faire visiter l'appartement avec moi, puis il sonne à nouveau juste après que j'aie raccroché, c'est le gars qui prévient que finalement il ne viendra pas, ayant "un empêchement"... Joie des propriétaires d'appartement à vendre... Le soir, je regarde Le patient anglais avec Mia.

Dimanche 14 novembre

Au matin, j'ai encore la moitié de la lèvre inférieure gauche enflée et un peu la paupière de l’œil gauche aussi. Toute la moitié gauche de mon visage est concernée. Je ne le sais pas encore quand je me réveille. J'entreprends donc une fois encore mon mari pour faire l'amour. En ce moment, ce n'est jamais lui qui prend l'initiative. Je ne sais s'il attend que ce soit moi, ou s'il s'en passerait bien, contrairement à ce qu'il affirme. J'ai envie de lui demander plusieurs choses : s'il ne se sent pas bien (il a été malade le 11 novembre), s'il n'a plus envie de faire l'amour, s'il n'a plus envie de faire l'amour avec moi ou bien s'il n'a plus envie de faire l'amour tel qu'on le fait ensemble. Je ne demande rien de tout ça. Dans la vie de couple on opte toujours pour le laisser aller silencieux, le laisser faire, laisser passer. On attend sans rien dire ni demander. On fait, et ça s'arrête là. Et quand nous faisons, avec tendresse ou avec rage, c'est pour tenir, pour traverser sans trop d'encombres ces journées pleines d'ennui, de soucis et préoccupations diverses et d'exténuation. Est-ce que nous avons eu ensemble aussi des enfants pour rendre notre vie à chacun plus riche, plus pleine, plus imprévisible ? Parfois (maintenant qu'ils sont grands) je me demande...

Lundi 15 novembre

Pas de renflement d'une partie du visage quand je me lève à sept heures pour faire des crêpes au fiston qui pleure d'avoir à se lever si tôt... J'avais prévu le coup, la pâte est prête de la veille au soir... Étant sur le pont à une heure matinale, j'entreprends d'écrire (à l'ordinateur) une lettre décrivant soigneusement mes symptômes, pour le moins bizarres, à un ami homéopathe. Je pense maintenant, en effet, que cela relève plus de l'homéopathie que de la médecine classique, et puis surtout,  il faut bien dire, je n'ai pas du tout envie d'aller faire une fibroscopie. Ma curiosité s'arrête à l'électrocardiogramme, radio des poumons, échographie, prises de sang... Au delà, ça commencerait à être désagréable voire douloureux. Je préféré encore garder mon mal, même si je ne peux pas mettre un nom dessus. Je vois Serge un petit moment l'après-midi. Nous nous promenons dans le bois puis allons à Millepages commander des livres sur le cinéma pour les "études" de ma fille dernière. En pleine librairie, j'ai le derrière qui me gratte, et lui, la queue qui le brûle... "On est bien, tous les deux, dans cet état...", me souffle-t-il à l'oreille... Échange de regards, et nous éclatons de rire. C'est bon de l'avoir retrouvé !

Mardi 16 novembre

Une journée un peu molle et frileuse. La journée, ou moi ? Je fais des courses avec ma fille cadette le matin, ou plutôt je la pousse à faire quelques démarches qu'elle reporte tout le temps (s'inscrire sur les listes électorales, à la bibliothèque, aller à la banque, etc.). Il faut encore la tenir par la main. Pour tout. Après déjeuner j'ai du mal à me tirer du lit de la sieste pour m'occuper de quelques affaires immobilières. Serge m'appelle, mais on ne se voit pas. Il fait trop sombre, trop froid. J'ai un peu de cystite en fin d'après-midi. Mon aînée qui était partie furax travailler à cause d'un rendez-vous manqué avec Enzo, revient à six heures du soir, pour une fois d'assez bon poil. Le fiston, lui, par contre, rentre du collège contrarié par une "punition" (ça existe encore, en cette fin de millénaire ?) en anglais pour une leçon mal apprise. Mia se prépare pour "sortir" le soir, après avoir "travaillotté" à la maison au lieu d'aller à la fac... François rentre plus tôt que d'habitude (20h). Les jours passent et je me sens vieillir.

Mercredi 17 novembre

En ce mercredi froid et maussade où je n'ai pour seule compagnie qu'une cystite qui s'installe, il y a tout de même un assez bon moment. Je parle avec ma fille la plus jeune pendant plus d'une heure, devant une tasse de thé, sans que le téléphone ne sonne, ni le portable, ni l'interphone... Aucune sonnerie. Rarissime ! On évoque ensemble un tas de sujets en commençant par le régime (les risques d'anorexie-boulimie qui l'entourent), le poids, l'âge, le poids lié à l'âge... On en arrive à Serge, puis à Agnès (avec laquelle ma fille est maintenant en contact puisqu'elle l'emmène avec elle à certains tournages). De là, on discute du couple et de ses différents aspects, parfois étonnants, parfois pervers. Ma fille trouve que dans celui que je forme avec son père, on s'en "sort pas mal". Mais elle me fait la remarque que nous n'avons jamais l'air de "nous aimer vraiment". Je lui dis que ça vaut mieux, peut-être. Pour sa part elle se déclare très heureuse en ce moment mais elle mentionne qu'elle n'a aucune passion pour le cinéma, qu'elle fait ça "en attendant d'avoir des enfants".

Jeudi 18 novembre

Je passe beaucoup de temps au lit en ce moment. Est-ce le début de l'hiver qui me fait me retirer ainsi, tel un ours dans sa caverne ? Je mange moins. J'ai supprimé toutes les graisses de mon alimentation pour faire baisser mon taux de cholestérol. Du coup j'ai perdu un kilo en une semaine et je compte bien continuer jusqu'à trois, voire cinq. C'est la première fois de ma vie que je me pèse régulièrement et que je suis un régime. Cela m'amuse, je dois reconnaître. Et il n'y a pas à dire, on se sent bien mieux lorsqu'on fait des repas moins riches, et qui durent moins longtemps. Je n'y croyais pas, à ce qu'un jour mon estomac me rappelle à l'ordre... Depuis que j'ai commencé à "me surveiller" (comme on dit), je n'ai pas eu de nouvelle crise de spasmes œsophagiens.
Cet après-midi, nous sommes allés jusqu'à Bercy, Serge et moi. Une première depuis son opération. Il m'a dit, incidemment, que, comme on l'affirme dans les livres, l'opération de la prostate n'a "aucun effet sur la sexualité"... - Qu'est-ce à dire ?, j'ai demandé. - Quessadire... tu sais très bien quoi... - OK. On verra ça. Je demande à voir. À vérifier par moi-même.

Vendredi 19 novembre

On retourne à Bercy et on en reparle.

- Alors, qu'est-ce à dire ? Reprenons où nous en étions hier...
- J'ai des érections nocturnes.
- Pour ce que j'en sais, déjà avant l'opération, tu n'avais plus que des érections nocturnes...
- Oui, et je suis content que ce "plus que" soit néanmoins resté... Pour arriver jusqu'au  reste... que de nocturnes, elles deviennent diurnes et durent assez pour en faire profiter quelqu'un, on verra ça avec le Viagra. Le problème, vois-tu, à l'heure actuelle et pour moi, c'est plutôt QUI en faire profiter...
- Ah ah... je pense, pour toi, maintenant, ce qui compte le plus c'est de pouvoir en discuter avec quelqu'un. Et comment Agnès s'arrange de tout ça ?
- Elle ne s'arrange pas, elle s'en tape. Tu sais très bien.
- Est-ce une plainte de ta part ?
- Non, simple constatation.
- C'est la même chose chez tout le monde. Il est difficile de parler de ces questions-là en couple parce qu'il y a une attente, des renoncements installés et le plus souvent un lourd passif qui viennent tout compliquer. Tout est menacé d'étouffement qui plus est par des phénomènes très codifiés de façon d'en parler, de le cacher, d'évoquer simplement la chose ou de la faire ou pas... Il faut sortir dehors, à l'air libre, pour enfin être en mesure d'en parler plus facilement.
- Comme on fait là ?
- Oui, comme on est en train de faire. Sortir du couple... Seule solution.
- Ce que j'appelle moi "aller voir ailleurs", expression que tu n'aimes pas... Voilà! C'est ça. S'évader...
- Ou bien sortir du couple pour y vivre bien ensuite... J'ai mis longtemps à comprendre ça.
- Ah non! Fais gaffe. N'y retourne pas ensuite, hein, dans ton couple douillet ! Je ne te le pardonnerai pas... Je déteste ce mot d'ailleurs. Le couple. Quelle foutaise! Je veux que nous soyons des amoureux entièrement livrés à eux-mêmes. Et seuls. Comme avant. Nous promener au bois. Nous asseoir sur un banc. Parler de choses dont parlent les amoureux tout frais... Les arbres, l'enfance, les longs-métrages de cinéma, l'origine du langage, nos solitudes avant que l'autre ne débarque dans sa vie... Redevenir perplexes et hésitants comme lorsque nous ne nous connaissions pas très bien et que nous avions convenu de croire que nous nous connaissions déjà mieux que personne... Avec nos corps qui se cherchent, qu'on laisse faire pour atteindre une complicité qui éclipse tout le reste...
- Je crois, là, comme tu parles, tu fais partie de ceux qui n'ont aucunement besoin de Viagra...
- Oui enfin, détrompe-toi. Pour le moment, ce ne sont que des paroles... Tu vas voir. Ne te réjouis pas trop à l'avance, non plus...

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