Entre nous deux (29)
Le matin
je m'éveille tôt pour un samedi (8h30), assez excitée par la perspective d'aller faire visiter pour la première fois (la 1ère visite!) l'appartement de
notre mère à un gars qui a vu l'annonce dans le Particulier et semble
intéressé. Avant de me préparer pour partir en RER, j'ai
le temps de regarder le film britannique enregistré la veille : Voleurs
d'enfance, de Peter Kosminsky, qui
traite de l'inceste mère-fille, le viol, la
maltraitance, la prostitution d'une fillette de onze ans. C'est peu dire que
c'est très dur à regarder, encaisser, analyser... Mais le film est
terriblement juste. À midi, le téléphone sonne. Une de mes sœurs qui habite tout près qui déclare n'avoir "pas envie" de venir faire visiter
l'appartement avec moi, puis il sonne à nouveau juste après que j'aie raccroché, c'est le gars qui prévient que finalement il ne viendra pas, ayant "un empêchement"... Joie des propriétaires d'appartement à vendre... Le soir, je regarde
Le patient anglais avec Mia.
Dimanche
14 novembre
Au matin,
j'ai encore la moitié de la lèvre inférieure gauche enflée et un peu la paupière de l’œil gauche aussi. Toute la moitié gauche de mon visage est concernée. Je
ne le sais pas encore quand je me réveille. J'entreprends donc une
fois encore mon mari pour faire l'amour. En ce moment, ce n'est jamais lui qui
prend l'initiative. Je ne sais s'il attend que ce soit moi, ou s'il s'en
passerait bien, contrairement à ce qu'il affirme. J'ai envie de lui demander plusieurs choses : s'il ne se sent pas
bien (il a été malade le 11 novembre), s'il n'a plus envie de faire
l'amour, s'il n'a plus envie de faire l'amour avec moi ou bien s'il n'a plus
envie de faire l'amour tel qu'on le fait ensemble. Je ne demande rien de tout ça. Dans la vie de couple on opte toujours pour le laisser
aller silencieux, le laisser faire, laisser passer. On attend sans rien dire ni
demander. On fait, et ça s'arrête là. Et quand nous faisons, avec tendresse ou avec rage, c'est
pour tenir, pour traverser sans trop d'encombres ces journées pleines d'ennui, de soucis et préoccupations diverses et d'exténuation.
Est-ce que nous avons eu ensemble aussi des enfants pour rendre notre vie à chacun plus riche, plus pleine, plus imprévisible ?
Parfois (maintenant qu'ils sont grands) je me demande...
Lundi 15
novembre
Pas de
renflement d'une partie du visage quand je me lève
à sept heures pour faire des crêpes au fiston qui pleure d'avoir à se lever si tôt... J'avais prévu le coup, la pâte est prête de la veille au soir... Étant
sur le pont à une heure matinale, j'entreprends d'écrire (à l'ordinateur) une lettre décrivant
soigneusement mes symptômes, pour le moins bizarres, à un ami homéopathe. Je pense maintenant,
en effet, que cela relève plus de l'homéopathie que de la médecine classique, et puis
surtout, il faut bien dire, je n'ai pas du tout envie d'aller faire une fibroscopie. Ma curiosité s'arrête à l'électrocardiogramme, radio des
poumons, échographie, prises de sang...
Au delà, ça commencerait à être désagréable voire douloureux. Je préféré encore garder mon mal, même si je ne peux pas mettre un nom dessus. Je vois Serge un
petit moment l'après-midi. Nous nous promenons
dans le bois puis allons à Millepages commander des livres sur le cinéma pour les "études" de ma fille dernière. En pleine librairie, j'ai le derrière qui me gratte, et lui, la queue qui le brûle... "On est bien, tous les deux, dans cet état...", me souffle-t-il à l'oreille... Échange de regards, et nous éclatons
de rire. C'est bon de l'avoir retrouvé !
Mardi 16
novembre
Une journée un peu molle et frileuse. La journée, ou moi ? Je fais des courses avec ma fille cadette le
matin, ou plutôt je la pousse à faire quelques démarches qu'elle reporte tout
le temps (s'inscrire sur les listes électorales, à la bibliothèque, aller à la banque, etc.). Il faut encore la tenir par la main. Pour tout. Après déjeuner j'ai du mal à me tirer du lit de la sieste
pour m'occuper de quelques affaires immobilières.
Serge m'appelle, mais on ne se voit pas. Il fait trop sombre, trop froid. J'ai
un peu de cystite en fin d'après-midi. Mon aînée qui était partie furax travailler à
cause d'un rendez-vous manqué avec Enzo, revient à six heures du soir, pour une fois d'assez bon poil. Le
fiston, lui, par contre, rentre du collège contrarié par une "punition" (ça existe encore, en cette fin de millénaire ?) en anglais pour une leçon mal apprise. Mia se prépare
pour "sortir" le soir, après avoir "travaillotté" à la maison au lieu d'aller à la fac... François rentre plus tôt que d'habitude (20h). Les jours passent et je me sens
vieillir.
Mercredi
17 novembre
En ce
mercredi froid et maussade où je n'ai pour seule compagnie
qu'une cystite qui s'installe, il y a tout de même
un assez bon moment. Je parle avec ma fille la plus jeune pendant plus d'une
heure, devant une tasse de thé, sans que le téléphone ne sonne, ni le
portable, ni l'interphone... Aucune sonnerie. Rarissime ! On évoque ensemble un tas de sujets en commençant par le régime (les risques
d'anorexie-boulimie qui l'entourent), le poids, l'âge, le poids lié à l'âge... On en arrive à Serge, puis à Agnès (avec laquelle ma fille est maintenant en contact
puisqu'elle l'emmène avec elle à certains tournages). De là,
on discute du couple et de ses différents aspects, parfois étonnants, parfois pervers. Ma fille trouve que dans celui
que je forme avec son père, on s'en "sort pas
mal". Mais elle me fait la remarque que nous n'avons jamais l'air de
"nous aimer vraiment". Je lui dis que ça
vaut mieux, peut-être. Pour sa part elle se déclare très heureuse en ce moment mais
elle mentionne qu'elle n'a aucune passion pour le cinéma, qu'elle fait ça "en attendant d'avoir
des enfants".
Jeudi 18
novembre
Je passe
beaucoup de temps au lit en ce moment. Est-ce le début de l'hiver qui me fait me retirer ainsi, tel un ours
dans sa caverne ? Je mange moins. J'ai supprimé
toutes les graisses de mon alimentation pour faire baisser mon taux de cholestérol. Du coup j'ai perdu un kilo en une semaine et je compte
bien continuer jusqu'à trois, voire cinq. C'est la
première fois de ma vie que je me pèse régulièrement et que je suis un régime.
Cela m'amuse, je dois reconnaître. Et il n'y a pas à dire, on se sent bien mieux lorsqu'on fait des repas moins
riches, et qui durent moins longtemps. Je n'y croyais pas, à ce qu'un jour mon estomac me rappelle à l'ordre... Depuis que j'ai commencé à "me surveiller"
(comme on dit), je n'ai pas eu de nouvelle crise de spasmes œsophagiens.
Cet après-midi, nous sommes allés
jusqu'à Bercy, Serge et moi. Une
première depuis son opération. Il m'a dit, incidemment, que, comme on l'affirme
dans les livres, l'opération de la prostate n'a "aucun effet sur la sexualité"... - Qu'est-ce à dire ?, j'ai demandé. - Quessadire... tu sais très bien quoi... - OK. On verra ça. Je demande à voir. À vérifier par moi-même.
Vendredi
19 novembre
On
retourne à Bercy et on en reparle.
- Alors,
qu'est-ce à dire ? Reprenons où nous en étions hier...
- J'ai
des érections nocturnes.
- Pour ce
que j'en sais, déjà avant l'opération, tu n'avais plus que des
érections nocturnes...
- Oui, et
je suis content que ce "plus que" soit néanmoins resté... Pour arriver jusqu'au reste... que
de nocturnes, elles deviennent diurnes et durent assez pour en faire profiter
quelqu'un, on verra ça avec le Viagra.
Le problème, vois-tu, à l'heure actuelle et pour moi, c'est plutôt QUI en faire profiter...
- Ah
ah... je pense, pour toi, maintenant, ce qui compte le plus c'est de pouvoir en
discuter avec quelqu'un. Et comment Agnès s'arrange de tout ça ?
- Elle ne
s'arrange pas, elle s'en tape. Tu sais très bien.
- Est-ce
une plainte de ta part ?
- Non,
simple constatation.
- C'est
la même chose chez tout le monde.
Il est difficile de parler de ces questions-là
en couple parce qu'il y a une attente, des renoncements installés et le plus souvent un lourd passif qui viennent tout
compliquer. Tout est menacé d'étouffement qui plus est par des phénomènes très codifiés de façon d'en parler, de le cacher, d'évoquer simplement la chose ou de la faire ou pas... Il faut
sortir dehors, à l'air libre, pour enfin être en mesure d'en parler plus facilement.
- Comme
on fait là ?
- Oui,
comme on est en train de faire. Sortir du couple... Seule solution.
- Ce que
j'appelle moi "aller voir ailleurs", expression que tu n'aimes pas...
Voilà! C'est ça. S'évader...
- Ou bien
sortir du couple pour y vivre bien ensuite... J'ai mis longtemps à comprendre ça.
- Ah non!
Fais gaffe. N'y retourne pas ensuite, hein, dans ton couple douillet ! Je ne te
le pardonnerai pas... Je déteste ce mot d'ailleurs. Le couple.
Quelle foutaise! Je veux que nous soyons des amoureux entièrement livrés à eux-mêmes. Et seuls. Comme avant.
Nous promener au bois. Nous asseoir sur un banc. Parler de choses dont parlent
les amoureux tout frais... Les arbres, l'enfance, les longs-métrages de cinéma, l'origine du langage, nos
solitudes avant que l'autre ne débarque dans sa vie...
Redevenir perplexes et hésitants comme lorsque nous ne
nous connaissions pas très bien et que nous avions
convenu de croire que nous nous connaissions déjà mieux que personne... Avec nos corps qui se cherchent,
qu'on laisse faire pour atteindre une complicité
qui éclipse tout le reste...
- Je
crois, là, comme tu parles, tu fais
partie de ceux qui n'ont aucunement besoin de Viagra...
- Oui
enfin, détrompe-toi. Pour le moment, ce
ne sont que des paroles... Tu vas voir. Ne te réjouis
pas trop à l'avance, non plus...

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