Entre nous deux (31)




Samedi 4 décembre 1999

Lorsque je vais me coucher à onze heures, je trouve encore la lumière allumée dans ma chambre. - Tiens ! Tu ne dors pas?, fais-je remarquer à François qui me répond du tac au tac sur le même ton moqueur : Tiens ! Tu ne regardes pas la télé ? Du coup on fait l'amour, et c'est une de ces rares fois où amour et sexe sont enfin réunis. Il y a pas mal de caresses avant, et beaucoup après. Parfois, dans la confusion des corps entremêlés, je crois caresser un morceau de son corps à lui alors que c'est le mien. Je mets quand même du temps à m'endormir après car tout cela qui m'a paru long et bien agréable n'a duré en fait que trente cinq minutes, et pour moi, dormir à onze heures et demie, franchement, c'est vraiment trop tôt. Je ne suis pas comme lui.

Mercredi 8 décembre

Je reçois un appel d'une journaliste de la cinquième chaîne qui veut me faire participer à l'émission du Journal de la santé sur le thème de l'enfant à l'hôpital. C'est l'association Sparadrap qui lui a donné mes coordonnées. Je la préviens que pour moi c'est déjà loin, tout ça, et que j'aurai un peu de mal à m'y replonger pour apporter un témoignage qui soit vivant. Je lui explique que c'est à la fois encore très douloureux et en même temps en voie d'être en partie "refoulé". Bref, que c'est déjà du passé et je n'y tiens pas spécialement. Mais elle insiste. Et s'il faut s'y remettre pour sensibiliser l'opinion à ce sujet, allez, j'accepte!, je suis partante.
Faire savoir que l'enfant à l'hôpital, ce n'est pas seulement des prouesses techniques et médicales, certes très précieuses et le plus souvent admirables, mais aussi le manque de paroles qui entoure les actes. Le désarroi, la solitude, la souffrance et la peur... Ça oui, je peux le dire ! Je suis même très bien placée pour en parler... J'en porte encore les stigmates, et mon fils aussi. Qu'il ne suffit pas d'un coup de peinture dans les couloirs de pédiatrie (encore que ce serait déjà ça...) mais qu'il faudrait des gens formés, des lieux d'écoute, de parole et d'échange, je veux bien en parler. Dire qu'un soutien et un accompagnement réels pour l'enfant et ceux qui l'entourent est indispensable - absolument nécessaire - je veux le dire. Ils ont frappé à la bonne porte. 

Jeudi 9 décembre

Je me replonge dans les considérations, particulières et générales, pour améliorer la qualité de vie de l'enfant à l'hôpital. Puisque c'est mon sujet, de nouveau, apparemment, à l'heure actuelle qui n'est plus mon actualité propre. Qu'il me revient de l'évoquer sur une chaîne de télévision de grande écoute. Il faut que je "révise" et que je me concentre sur les deux thèmes principaux : le traitement en lui-même de la douleur et celui de la séparation de l'enfant, arraché à son milieu habituel. Tout le reste au fond est secondaire.
J'arrange un peu la maison, le salon, le bureau... car c'est demain qu'aura lieu le tournage, alors qu'au début j'avais compris que je ferai mon témoignage sur le plateau, pendant l'émission. Je préfère ainsi. Je serai plus à l'aise chez moi. Je vais faire les courses au Champion dès le jeudi matin car vendredi je n'aurai pas le temps. Et l'après-midi, je convaincs Serge de m'emmener à Carrefour Bercy m'acheter un cardigan en cachemire (dont il doit aussi m'avancer l'argent, car je n'ai plus un rond) afin d'avoir l'air un peu plus smart qu'avec mes vieux pulls fatigués qui boulochent. Je vais passer à la télé.

Vendredi 10 décembre

Le tournage s'est bien déroulé. D'une heure d'interview, il ne restera plus après montage que cinq minutes de reportage, mais j'espère de tout cœur qu'on en retirera l'essentiel. J'ai beaucoup donné. L'équipe de la chaîne était très sympathique. Une jeune femme, mère d'un enfant de dix ans qui l'a appelée en pleine séance sur son portable car il ne voulait "pas aller à l'école"... et deux jeunes hommes, un preneur de son latino-américain et un cameraman. Et beaucoup de matériel. Énormément de matériel. Il y en avait partout. J'ai parlé pendant une heure, répondant à trois questions : un "court" résumé de ce qui est arrivé à mon fils (qui s'est avéré long); comment m'est venue l'idée d'écrire Mon bel Ilizarov et pourquoi je l'ai fait; quels conseils et quel message voudrais-je faire passer aux parents...
Après leur départ, à onze heures, je me suis sentie exténuée; j'avais tout donné. Et remué bien des souvenirs lourds. D'autant plus que la veille, bien sûr, j'avais mis beaucoup de temps à m'endormir, n'arrêtant pas de pédaler sur "le petit vélo" de tout ce que j'avais à dire et qu'on me demandait soudain d'exposer... J'ai donc fait une sieste plus longue que d'habitude devant Derrick...

Samedi 11 décembre

Au petit matin on a bien baisé. On peut appeler ça comme ça. Rien à voir avec la semaine dernière où c'était plus caressant. Mais après tout j'aime bien. Ça change. Ce faisant cependant, je n'y suis pas vraiment. Je ne fais que penser à ce que j'ai dit la veille pendant l'interview, à ce que j'ai oublié de dire, à ce que j'aurais peut-être dû dire autrement, à ce qu'il n'aurait sans doute pas fallu que je dise... À ce qu'on va en faire. À ce qu'il en restera... Quand on pense qu'à la fin, de tout cela il ne restera plus que cinq minutes de parole... C'est fou tout de même cette condensation à la télé, précipitation, réduction-digestion, faire le parcours en un rien de temps des thèmes évoqués, même sur des sujets aussi sensibles... Et cette rapidité entraîne tout le monde d'une façon expéditive à laquelle je ne conviens pas du tout... Moi, il me faut du temps, de la réflexion, du doute et un certain recul. Pour tout. Enfin la réalisatrice était très cool, mère de famille de surcroît, et elle vient de la presse écrite donc je peux je crois lui faire confiance. En plus elle a accepté que ma fille assiste au montage. C'est même elle qui a proposé, lorsque que je lui ai dit qu'elle était étudiante à Saint-Denis, en filière cinéma... Il y aura ainsi une représentante de la famille... Ce qui me rassure.

Lundi 13 décembre

Le matin tôt (5h) je me réveille croyant entendre quelqu'un pleurer fort. Ce ne peut pas être Mia, elle est chez Tariq. Adèle, je ne pense pas, car je la sais dans sa chambre avec Enzo (en fait il est rentré chez lui, tard dans la nuit). Alors mon fiston ? La veille il n'avait pas le moral, comme tous les dimanches soir quand il sait que le lendemain il y a "piscine" à huit heures... Je me lève pour écouter mieux à travers les portes de chambre fermées d'où proviennent ces sanglots mais ils ont subitement cessé. Ils sont intermittents d'ailleurs. Je vais me recoucher et peu de temps après, ça recommence. En fait je m'aperçois en tendant bien l'oreille, redressée dans le lit, que ce ne sont pas des pleurs mais des quintes de toux répétées. Une "quinte" - le mot quinte - c'est tousser cinq fois je me dis, ayant renoncé tout à fait au sommeil... Alors, au lieu de compter "les moutons", je comptabilise les accès de toux. De quelle façon quelqu'un non loin s'arrache les poumons. Une femme, dans notre immeuble, ou celui d'à côté, tousse à perdre haleine, comme on dit, et moi je dirais bien "à fendre l'âme", même.
À son retour de chez Tariq, Mia me demande si je leur faisais des câlins quand ils étaient petits... Elle n'a pas souvenir. Je sens comme un reproche dans sa question.

Mardi 14 décembre

À quatre heures du matin je suis réveillée par des brûlures d'estomac. Je me lève pour aller chercher une pastille Rennie à l'anis qui me soulage assez rapidement. Je me rendors, contente d'avoir trouvé un remède simple et qui n'a pas trop mauvais goût... À sept heures, par contre, j'ai du mal à me lever pour préparer le petit-déjeuner de mon gars qui ne touche pas à son plateau et se dit malade. À sept heures et demie, je tente à nouveau  ma chance, mais c'est un refus que je rencontre. Il ne veut pas aller au collège. Je le laisse. Je lis un peu et me rendors, moi aussi. Dans la matinée, alors que je suis partie faire des courses pour Noël, il se lève et semble aller beaucoup mieux. Je le trouve à l'ordinateur en train de jouer au jeu de pilotage d'avion, que ma sœur lui a offert lors de sa venue à Paris. Mais à treize heures, quand il est l'heure de retourner en cours, de nouveau il a "mal au ventre". Je le pousse dehors. - Si, je dis, d'un ton ferme qui ne souffre aucune discussion. Tu y vas. 

Mercredi 15 décembre

Le fils va mieux. À présent il tousse mais on dirait qu'il a repris courage pour terminer cette semaine de classe avant les vacances. C'est aujourd'hui que l'émission sur les enfants hospitalisés est censée passer. Je laisse un message sur le répondeur de mon frère pour lui signaler. Mes sœurs, je les ai prévenues par courrier, et mon père aussi. J'appelle des copines, Georgette, Anna, Solange, Nicole... Et puis on attend qu'il soit 13h40 (ce qu'on m'a annoncé comme créneau horaire de passage) pour me "voir à la télé". Mais rien : le reportage n'est pas diffusé ce jour. Il est annoncé pour samedi, l'émission se déroulant ce jour en deux parties. Il y a "plus de place et de temps". Changement de programme. Déception. Nous venions de décorer le sapin de Noël, Adèle, fiston et moi, et ma belle-mère était venue pour voir "en exclusivité" ce fameux reportage... C'était le bon moment, le bon jour. Après, le téléphone qui sonne sans arrêt : - Ben alors ? On t'a pas vue!?...
Seul Serge n'est pas déçu. Il a complètement oublié de regarder l'émission...

Je devrais faire comme lui : ne plus rien attendre.

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