Entre nous deux (32)
Jeudi 16
décembre 1999
Une dernière touche aux cadeaux de Noël.
Il me manque encore celui pour ma belle-mère. Mon garçon ne va pas à l'école et reste au lit toute la journée à tousser et aller aux
toilettes. Durant la matinée je fais tous les magasins du
coin pour dégoter un chemisier pour
belle-maman. Ceux qui sont bien sont hors de ma portée, mon budget se limitant à
200F. Je rentre bredouille, sauf que j'ai trouvé
une cravate pour le beau-père, que j'ai payée 20F alors qu'elle en "valait" (paraît-il, selon la commerçante, bien sûr) 79... Dans la rue, j'ai
marché à côté d'une jeune maman qui poussait un landau où reposait un bébé bien emmitouflé. À côté d'elle trottinait une petite fille de trois ou quatre ans
qui gémissait, se plaignant d'avoir
"froid aux jambes". Elle portait un collant fin. La mère a dit en riant à sa fille : "Ça fait des belles jambes d'avoir froid. Ça active la circulation."
Vendredi
17 décembre
Il fait
très froid et il tombe de la
neige fondue. Aucune luminosité. Mon gars, sous
antibiotiques, reste à la maison pour le dernier jour
avant les vacances. Il tousse encore mais son visage est déjà moins vultueux et il mange
bien. Je vais rendre visite à un couple de vieux amis avec
qui je discute des problèmes qu'il y a à l'hôpital. Le fait que les parents
y sont considérés comme des visiteurs pour les jeunes malades. Puis je
reviens à la maison y déjeuner avec ma fille cadette. Nous babillons autour de
choses futiles. Une sieste ensuite en regardant Derrick à moitié, sur le lit du bureau, mon fils (bouillant) calé dans mon dos, qui tousse et qui râle contre la lenteur du téléfilm policier. Je finis par me lever pour lire le témoignage (renversant) d'une maman qui a perdu son bébé de neuf mois, prénommée Jeanne, à l'hôpital, dans des conditions
terribles qui me font penser qu'il faut absolument se faire entendre, nous,
parents, dans cet univers froid et inhumain qu'est l'institution hospitalière où l'on ne fait pas que des
"miracles". Loin de là.
Samedi 18
décembre
Le matin,
quelques caresses. À 8h41. J'ai jeté un œil sur le réveil. J'ai mes règles de vieille, un peu mal à la tête et c'est aujourd'hui que je
passe à la télé... C'est dire si je ne suis pas
très branchée sexe. Il n'y a que lui qui jouit sous la caresse, moi, je
n'ai pas le temps. Mais ça ne fait rien, comme on dit. C'est pas grave. Nous nous levons à neuf heures. Je trouve mon
fils debout en bas devant la télé et qui, en guise de bonjour, réclame "sa dose"
(d'antibiotiques).
À quatorze heures, je suis déjà devant la télé mais sur la 2ème chaîne où l'on diffuse là aussi un magazine sur la santé. Cette semaine il est consacré aux "prouesses" médicales,
aux "réussites", voire aux "exploits techniques" (parce que c'est
Noël, nous explique-t-on... il y
a volonté de ne voir que des belles
choses) et l'on n'y verra en effet que des enfants pouvant dire Merci Docteur! ainsi qu'on le dit au Père
Noël... Passe ensuite un reportage sur
l'Ilizarov, l'appareil : une vitrine "de Noël" sur la médecine française qui m'hérisse un peu le poil. À 15h, enfin, toute la famille
réunie dans le bureau (huit
personnes : enfants les miens, plus Enzo, parents et grands-parents) nous regardons "mon reportage
à moi". Il est bien fait.
Je suis contente. J'ai dit ce que j'avais à dire. Et je me trouve pas mal. Bien que très concentrée et un peu tendue. Malgré
le maquillage, on voit sur mon cou fleurir quelques plaques rosées qui sont celles du trac. Ma belle-mère dit que je lui fais penser à Brigitte Bardot quand elle était
jeune... et qu'elle se battait pour sauver les bébés phoques...
Dimanche
19 décembre
Je n'ai
pas reçu un seul coup de fil après ma prestation télévisée d'hier. La dizaine de
personnes que j'avais prévenues de mon passage à l'antenne soit a oublié le jour soit n'a pas jugé
utile de m'en parler. Ou alors ça viendra plus tard. À l'occasion. À part mon ami Marc, qui lui a
appelé pendant l'émission, ce qui était un peu gênant, personne ne s'est
manifesté. Une fois pour toutes il faut
que je comprenne que les gens s'en foutent de ce que tu fais, des causes que tu
défends, des livres que tu écris... Après avoir analysé le contenu de l'interview revisionnée plusieurs fois sur la cassette enregistrée, contenu qui dans l'ensemble me convient, l'essentiel de
mon message étant passé, j'ai pu réfléchir à la forme. Je présente encore pas mal, oui. Suis assez convaincante et pas trop
"grave" non plus. Mais ces tâches rouges sur mon cou, ces
marbrures signe de mon émotivité me rappellent que je ne suis pas faite pour les médias. Tant mieux.
Lundi 20
décembre
Une journée sans grand intérêt. Un froid sec et pinçant, néanmoins un peu plus de lumière
que les jours précédents. J'essaie de tenir un peu compagnie au fiston qui
tousse encore beaucoup et dont le copain Carlos est malade, lui aussi.
Serge, à qui je téléphone, est assez énervant. Il a manqué le passage de l'émission, samedi, car son fils "revenait de Gênes" et, selon ses propres
dires, quand son fils s'annonce, "plus rien ne compte, tu sais
bien"... (il a pourtant 26 ans, le fils). Enfin il me réclame tout de même la cassette quand je le
retrouve pour aller à Bercy accompagnés de mon fils-à-moi (pour le désennuyer),
mais on dirait que c'est juste pour être poli. Mes sœurs ont aussi raté l'émission sauf une, et mon père
qui lui aussi l'a vue. Bien. Tout ça n'a aucune importance, et je
ne devrais même pas en parler. C'est
exactement comme lorsque j'ai publié Mon bel Ilizarov et que cela a laissé la plupart de mes proches totalement indifférents. Je devrais être habituée.
Mardi 21
décembre
Le matin,
passage du technicien de Soditherm
pour l'entretien de la chaudière. Cela m'oblige à me lever, avec difficulté,
à 8h30. Quand tout est fini, la
poussière enlevée et les journaux mis en dessous retirés, je pars acheter du sirop contre la toux pour mon gars
toujours malade. Le symptôme persiste. Après qu'il ait longuement craché
dans une tonne de mouchoirs, il finit par s'endormir à
mes côtés dans le lit du bureau devant la télé qui passe des cartoons. On dort ainsi une heure, la mère et le fils. Les filles sont parties faire des courses
ensemble pour Noël. Je les croise qui
reviennent quand je pars retrouver Serge qui veut aller à Bercy chez HetM
car il y a "des soldes au rayon homme", paraît-il. Il a regardé la cassette avec Agnès et ils m'ont trouvée "très belle", passant bien à l'image, parlant bien, de
manière claire, dit-il, "c'est organisé dans ta tête", et cetera... Cela me
fait tout de même plaisir d'autant plus que
ce sont tous deux des pros de l'image, de la télé, de la réalisation... Toujours bon à prendre. Chez HetM , je me choisis une petite tenue pour le réveillon et Serge la paye en même temps que ses articles à
39F... Les soldes lui coûtent cher.
Mercredi
22 décembre
Hier soir
nous sommes allées, les filles et moi, au cinéma d'à côté voir Tarzan. Leur frère n'a pas voulu venir. Il
n'aime pas les dessins animés, a-t-il décrété (soudainement). Nous n'étions que toutes les trois
dans la salle à la séance de 22h. Un bon moment avec mes filles qui ont joué "les petites chipies", réclamant du popcorn puis "à boire". La nuit j'ai rêvé qu'un homme était amoureux de moi. Il
ressemblait à Harvey Keitel, petit, trapu,
rassurant, une bonne tête, ouverte et intelligente.
On s'aimait malgré tout un tas de difficultés (que j'ai oubliées). Au réveil, j'ai eu du mal à quitter le lit et cette vie
irréelle et pleine d'émotions riches qui allait me manquer. C'était à nouveau parti, je me disais,
pour une matinée des plus ordinaires où j'ai terminé les achats de Noël en allant chez Picard acheter les volailles pour les deux
réveillons. L'après-midi, je n'ai pas vu Serge car il devait aller à Auchan faire lui
aussi des courses pour le réveillon. Tout le monde est très occupé actuellement. Et moi je traîne mon ennui en haïssant les fêtes de fin d'année. À la place de sortir afin de rencontrer mon Harvey Keitel personnel, j'ai fait un tour au Prisunic avec l'aînée qui cherchait un cadeau pour Enzo...
Jeudi 23
décembre
La veille
au soir j'ai reçu un coup de fil de Solange
qui m'a vue à la télé et m'a dit : - J'ai découvert à quel point "cela"
(articulant bien le mot, comme s'il devait receler quelque chose de tabou dont on n'avait
jamais osé parler, cela étant l'opération et le traitement de mon fils) avait été important et douloureux pour
toi... No comment. Je me demande si je ne préfère pas aucune réaction, rien, nada, plutôt que des comme celle-ci...
Elle avait d'ailleurs plus envie de me parler de son analyste, de son analyse, d'elle-même, en gros, plutôt que d'autre chose. C'est
pour ça qu'elle m'appelait. Du coup,
la nuit juste derrière, j'ai rêvé que je l'accompagnais à une séance jusqu'à Grenoble (pourquoi Grenoble?) et que je n'étais pas ravie mais alors pas ravie du tout de la voir
partir sur le divan de mon ex-analyste alors que moi je devais rester dans la
salle d'attente. À la fin de la séance, le psychanalyste, mon cher petit analyste-à-moi-toute-seule, me proposait une séance d'une heure "pour rattraper le temps perdu",
disait-il, mais au cours de la séance, je m'endormais sur le
divan, allongée sur le côté où j'étais en train de donner le sein à mon fils redevenu un tout petit bébé... No comment, aussi.

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