Entre nous deux (33)
Dimanche
26 décembre 1999
Une tempête incroyable a réveillé tous les parisiens (et pas qu'eux j'imagine) à 7h30 du matin, lendemain de Noël ("une bise qui est venue faire la bise à quelques arbres..." ainsi que le mentionne poétiquement Jamel en ouverture de son spectacle En scène, qui n'a pas été annulé. Nous avons dû fermer les volets de chacune
des portes-fenêtres par crainte de voir les
vitres se briser. J'avais peur. Une peur curieuse. Étrange. Inconnue jusque là.
François lui pensait que ce n'était qu'une tempête "pas bien méchante" : il a compris, quand il a vu, en faisant son footing, un arbre sur deux qui était couché en travers de la chaussée et les allées du bois...
C'est un
jour de (grand) ménage pour moi. Noël est passé et on s'en est relativement
bien sorti. C'est ce que je me dis chaque année.
Ce qui est moins plaisant, c'est lorsque je fais les comptes. Le 26... Cette fin
d'année, "au compteur", je
lis : 37F. Ouh là! C'est juste, pour aller
jusqu'au 5-6 janvier du troisième millénaire... Je sens que le deuxième
réveillon, celui du 31, va être nettement moins coûteux...
Vendredi
31 décembre
Il est
une heure du matin, le 1er janvier 2000. Je suis dans mon lit et j'écris, ce qui n'arrive jamais dans ces conditions-là. Habituellement. C'est que François n'est pas là. Il est parti ce matin en
train chez ses parents. Aujourd'hui, la chaudière
de l'étage du haut, celui des
chambres, est morte. Il va falloir la remplacer (6900F). Un clochard a dormi
dans l'entrée de l'immeuble laissant une
odeur (pas que l'odeur) épouvantable de merde, de pisse
et d'humain crasseux jusque dans les appartements situés au-dessous du deuxième. Les voisins se plaignent, mais personne ne fait rien.
J'ai dû aller laver l'entrée à grande eau. Peiné sur le paillasson de grande taille... Dans la rue, j'ai
marché à côté d'une femme qui poussait un landau à l'ancienne avec dedans un chien emmitouflé dans une couverture. Je m'en suis amusée mais la femme m'a dit qu'elle allait de ce pas à la clinique vétérinaire pour "le faire piquer". À quatorze ans, dit-elle en reniflant dans un hoquet, on ne
peut rien faire pour lui et il ne tient plus sur ses pattes...
La
veille, moi et les enfants, et quelques uns de leurs copains, on a réveillonné, enfin si on peut appeler ça comme ça. Des pizzas ? Je ne sais même
plus... Après, les filles, pas mal
alcoolisées, mes filles, ont eu une grande conversation - conversation n'est pas vraiment le mot - plutôt houleuse dans la cuisine
jusqu'à minuit dix, exactement. Avec
mon fils nous regardions à la télé de l'étage du haut la tour Eiffel s'illuminer pour l'entrée dans le nouveau millénaire, et l'on entendait du bas
monter des cris, des pleurs, éclats de voix, provenant des
deux sœurs. Puis brusquement, ça s'est arrêté. Ils sont tous partis "à
une soirée".
Bonne année, maman ! Bonne année, fiston ! Nous nous sommes retrouvés plus que tous les deux. Comme d'habitude. Calme et silence revenus.
Samedi
1er janvier
Cette
nuit, nuit du nouvel an, j'ai éteint (c'est un hasard) à 2:22. Dormi jusqu'à 9h30. La maison était silencieuse. Tout le monde invisible jusqu'à la mi-journée. J'entendais encore résonner en moi les mots, les cris, les pleurs de la très vive discussion qu'avaient eu les deux sœurs, avant, pendant, après
les fameux douze coups de minuit, tant attendu dans la liesse et la joie
partout ailleurs... Je ne sais pas si cela va améliorer
les choses entre elles mais en tout cas c'est une bien grosse explication qui
devait avoir lieu un jour ou l'autre. Pourquoi pas alors à 0:00, le 1er janvier de l'an 2000?, ça marquera les esprits...
L'après-midi, Serge et Agnès sont venus passer un moment
avec moi. Agnès m'a paru soucieuse, faisant
visiblement grand effort pour se montrer à la hauteur de sa réputation de meneuse de troupe, me faisant des compliments
(exagérés) sur tout alors qu'elle était
totalement absente et distraite. Serge lui, comme d'habitude s'est effacé. Caché derrière elle, semblant téléguidé. À aucun moment nos regards ou même nos pensées n'ont semblé se croiser. Cela m'a rendue triste. Il s'en va. Tout
doucement, il s'en va.
Dimanche
2 janvier
Ce qui
m'a étonnée chez Agnès (je dirais même sidérée de sa part) c'est une assertion qu'elle a lancée au sujet de la situation sentimentale actuelle de leur
fils. Après s'être enquise auprès de Serge qu'elle pouvait
m'en parler (hein, chéri, n'est-ce pas?...) avec une phrase indiquant que je devais être suffisamment forte pour supporter cela... elle a déroulé la très banale histoire (que je connais déjà) de ce grand benêt d'Antonin, qui veut quitter sa régulière après trois ans de vie commune pour être plus à l'aise dans une liaison avec
une collègue de bureau, elle-même mariée et mère d'un enfant de deux ans (oui, je pense être assez forte pour supporter d'entendre cela...). On me
demande alors conseil. Puisque j'ai moi-même "des problèmes avec ma fille". Je dois savoir comment réagir. Je ne trouve rien à
dire, moi je suis spécialisée dans les questions de jeune mineure qui fréquente un multirécidiviste du milieu de la
drogue... Mais je cherche bien et trouve un truc à
dire (pas deux, c'est donc maigre, comme "conseil") : - Attention, hasardé-je,
c'est très difficile et frustrant d'élever l'enfant d'un autre..., et Agnès de me répondre de manière obscure, pour ne pas dire totalement à côté de la plaque : - Ah mais non ! Pas du tout ! Là n'est pas le problème... Par chance, l'enfant est
une fille et elle est délicieuse...
Je me
sens d'un seul coup désarmée par l'irruption d'une telle sottise chez quelqu'un qui a
la réputation d'être intelligente. Même si je sais que le désarroi inquiet de parents d'enfant unique peut pousser à dire bien des conneries. Et à
en faire, aussi.
J'ai
soudain hâte qu'ils s'en aillent. Ce que
Serge, bien qu'à moitié endormi, doit ressentir avec son sens particulier qu'il a
de moi, car il se redresse et donne le signal du départ. Il semble soudain mal à
l'aise devant l'étalage privé dénué de bon sens de sa femme.
Lundi 3
janvier
Dans mon
esprit, la phrase choquante selon moi d'Agnès
(tout ira bien parce que l'enfant est une fille, ce bébé que va devoir élever leur fils) rejoint une autre sortie du même genre émise cette fois par Serge, il y
a quelques jours. Alors que je lui racontais que Solange (connaissance commune)
m'avait dit au téléphone que sa fille allait beaucoup mieux, était, selon ses termes à elle, "totalement désinhibée" depuis qu'elle était en psychothérapie avec Toni que je lui avais
conseillé, (mais, car il y a un mais) qu'elle était très amoureuse de lui (ce qui est
"normal, ai-je commenté entre deux respirations de la mère inquiète), Serge m'avait lancé :
- Solange doit avoir peur qu'il la
saute. Je suis sûr que c'est cela qu'elle
craint... (que le thérapeute "saute" la
jeune fille que nous lui avons confiée, comprenons).
Déjà, rien que l'expression, et
l'idée me glacent. Je vérifie si j'ai bien compris. Bien entendu. Eh oui. Alors je
proteste :
- Mais elle n'a pas peur de ça, qu'est-ce que tu racontes
enfin ?
Et lui, d'en remettre une couche : - De toutes manières, quand bien même il la sauterait, ce serait
peut-être une bonne chose...
-
Est-ce que tu te rends compte des énormités que tu es en train de dire ? Tu es con ou quoi ?
- Oui, certainement. Tu le découvres seulement... En fait je dis ça comme n'importe quoi d'autre. Je n'ai pas envie, mais pas envie du tout, là, tout de suite, d'entendre parler de Solange et de ses histoires. J'ai le droit ? Et puis aussi parce qu'avec toi, je me sens libre. Libre de dire n'importe quoi. C'est-à-dire des conneries. Mais apparemment ça ne passe pas.
- Oui, certainement. Tu le découvres seulement... En fait je dis ça comme n'importe quoi d'autre. Je n'ai pas envie, mais pas envie du tout, là, tout de suite, d'entendre parler de Solange et de ses histoires. J'ai le droit ? Et puis aussi parce qu'avec toi, je me sens libre. Libre de dire n'importe quoi. C'est-à-dire des conneries. Mais apparemment ça ne passe pas.
N'empêche. Il faut se rendre à
l'évidence. Ni Agnès, ni lui ne vont bien sur le plan sexuel, et cette
frustration leur fait dire n'importe quoi, chacun à leur façon.

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