Entre nous deux (34)
Mardi 4
janvier 2000
Je ne
suis pas mécontente que ce soit la rentrée des classes. Comme si avec elle je laissais derrière moi tous les soucis qui se sont ajoutés les uns aux autres durant les congés de fin d'année. Ma cadette va à la fac et n'est pas enceinte (elle a fait un deuxième test hier car elle n'a toujours pas ses règles). Le fiston part au collège
en râlant et pleurnichant mais il
doit bien s'y résoudre et ne commence qu'à onze heures pour le démarrage. L'aînée va à sa dernière leçon de conduite avant le permis, qu'elle passe demain.
Moi, je
m'endors devant Derrick, pour
reprendre mes habitudes. Deux, trois, quatre heures : j'ouvre les yeux et me
rendors à chaque fois, comme si j'avais
des jours et des jours de sommeil à récupérer. La veille, j'ai eu deux
nouvelles crises de douleur au plexus. Une de sept à neuf heures, le matin. L'autre le soir, à une heure, en me couchant. Le problème reste donc entier, mais avec tout le stress que j'ai dû subir en tous domaines dernièrement je ne m'en étonne pas. Je suis tirée, d'un coup, de ma sieste traînante par un coup de fil de la
maman qui a perdu sa petite Jeanne, à l'âge de neuf mois. Sparadrap lui a donné mes coordonnées pour en parler... Nous nous parlons pendant
deux heures.
Mercredi
5 janvier
Je trouve
la fille cadette complètement désespérée depuis qu'elle a appris, en téléphonant "à Fleury" (Mérogis : je dois aussi me plier à sa façon de parler) que les permis de visite seront "valables" seulement dans dix jours. La greffière lui avait pourtant indiqué qu'ils étaient prêts. Nous en avions fait la demande (ensemble puisqu'elle n'est pas majeure) le lundi de décembre suivant la grosse tempête, au Tribunal de Grande Instance. Sachant qu'elle s'est presque enfilée la boîte de Lysanxia (que j'avais depuis deux ans) en une semaine, je téléphone à mon ami homéopathe pour lui demander un
traitement plus approprié et sans risque
d'accoutumance. "Sa santé-ses études", je me dis et me répète - lorsque je la vois se
laisser sombrer ainsi... Ce sont les deux seuls terrains à présent sur lesquels je puisse
encore intervenir quelque peu. Je me rends donc avec Serge à la bibliothèque de Fontenay y emprunter deux
livres sur Frank Capra pour le dossier qu'elle a à
préparer en une date très prochaine et qu'elle a totalement abandonné, puis je passe à la pharmacie acheter les médicaments homéopathiques prescrits par mon ami, dont elle dit
qu'ils "ne lui font rien". Au retour, j'apprends (par son frère) que mon aînée a eu son permis, qu'elle avait très peur de louper. Elle a promis que si elle l'avait du
premier coup elle ne nous "critiquerait plus" ni nous jugerait, moi
et sa sœur... Qu'elle ne serait plus
comme elle dit "intolérante". On verra ça. Espérons... Qu'un peu de calme
revienne dans cette maison. Elle offre le champagne le soir à la famille.
Jeudi 6
janvier
Enfin mon
argent du mois (10 000) est arrivé ! Ça va déjà mieux (pour tout le reste). Je n'aurai plus à courir (pendant quelque temps) après 30F, chaque jour, pour acheter pain et journal. Je me
demande comment les autres ménages font... Je vais au Prisunic, le matin, par un beau soleil
d'hiver, faire provision de chaussettes (pour tous) et de slips pour François dont les siens sont usés
jusqu'à la corde, l'élastique de la taille détendu par maints lavages et séchage dans le sèche-linge. Je
mange seule à midi, les filles étant à la fac et le fils dans le
bureau, déjeunant devant la télé. Il me semble avoir repris
une vie normale. J'aime la vie normale. J'ai besoin d'une vie normale. Je fais
une bonne sieste interrompue par un appel d'une de mes sœurs - sympathique, l'échange. On ne parle que des bonnes choses, en plus. Serge vient me chercher pour aller à Bercy 2 où j'achète un vanity bleu ciel pour l'anniversaire de ma fille
cadette. Je mettrai un peu d'argent dedans, pour ses 18 ans... Je m'accroche avec
Serge qui trouve que j'en fais trop pour elle. Je n'aime pas qu'il me donne des
conseils, surtout en matière d'éducation. Il est mal placé pour. Et il faut bien que je lui offre un petit quelque
chose pour ses dix-huit ans, même si elle est déprimée et ne veut véritablement qu'une seule chose : un Permis de visite activé... Un parloir...
Vendredi
7 janvier
Adèle a son permis de conduire, Mia, son permis de visite.
Entre elles deux il semblerait que ça aille beaucoup mieux. Quand
on vit sous le même toit les engueulades et les
mises au point sont non seulement inévitables mais nécessaires. Pour moi il n'y a rien de pire que de se côtoyer dans la fausse indifférence
et la colère rentrée. Maintenant, il me semble qu'on respire. Auparavant, je
craignais toujours plus ou moins que cela éclate, qu'un mot déclenche une crise et que ça
arrive au pire moment. Mais qu'est-ce que le bon moment, pour ce genre de
choses ? Il n' y a pas de bon moment. Et l'on voudrait toujours le repousser pour avoir un peu de paix. Même celle conditionnée par des compromis, des
renoncements à n'en plus finir. Même la paix de la grande
lassitude... Là, la crise profonde s'est déclenchée au moment exact du
changement de millénaire. Moi qui pensais que ce
changement n'apporterait absolument rien de nouveau, je me suis trompée. Dans le privé de ma famille en tout cas
cela a fait bouger les choses, et même si, pour un mauvais moment "à passer", c'en fut un, c'est certain ! Mais pas tant que ça, d'ailleurs. Ce fut drôle
aussi. Théâtral et dramatique à souhait. Mes filles ont le sens aigu de l'impro, du
non-conformisme et, je dois dire, d'un certain esthétisme... Leurs crises à elles ne peuvent être que spectaculaires. Si je parviens à m'extraire de mes inquiétudes
et préoccupations maternelles et j'y
parviens de temps en temps, je me sens alors comme au spectacle devant elles, et
leur vitalité m'émeut.
Samedi 8
janvier
Le matin,
en nous réveillant, nous faisons
l'amour. C'est dans le lit conjugal, pendant que les enfants dorment, que nous
nous rencontrons. Où d'autre ? Où cela serait-il possible autrement ? Même si ça manque d'originalité. Impression de paix. Je pense à tous ceux (mais sont-ils si nombreux au fait ?) qui
essaient de vivre dans le réel toutes ces choses-là (échangisme, relations triangulaires, aventures avec des
partenaires d'âge différents) dont on peut très bien se servir, les
convoquer, avec le seul pouvoir des mots, du récit, au sein d'un couple toujours
identique... Combien ce doit être épuisant (compliqué aussi) de vouloir vivre cela "en vrai" alors que ça fonctionne très bien dans le fantasme, dans l'imaginaire érotique - les ennuis et les inconvénients en moins...
Je pense
aussi à Agnès qui prône haut et fort (un peu trop
haut, un peu trop fort) les vertus du "faire chambre à part" pour le couple, au seul principe de ne pas faire
la confusion entre "sommeil et sexe". Cela fait trois fois qu'elle
m'en parle (parce qu'ils le pratiquent, je le sais) et à chaque fois j'ai envie de lui demander : - Et la
tendresse, les moments de tendresse, tu les mets où ? (sans compter que le sexe finit toujours par disparaître au profit du sommeil... Ils en savent quelque chose).
Il y a la
tendresse, ou du moins à la longue l'amitié, qui sont plus ou moins entremêlés dans le sexe quand on forme
couple, et des échanges sans nom, sans
appellation, sans lesquels la vie commune ne serait clairement pas possible. Tout bonnement. Enfin pour moi.
Il
demande si je ne suis pas amoureuse de quelqu'un. Ça tombe comme ça, subitement. Je ne m'y
attendais pas du tout. Ne m'y étais pas préparée. - Amoureuse... de
quelqu'un... je répète... car venant de lui la question ne peut pas être innocente ni non plus sortir de lui sous forme de jeu. Il y a un piège là-dessous. Nous ne sommes pas
un couple moderne qu'aucun sujet ne rebute ni ne sépare. Nous n'avons pas l'esprit libre. Peut-être avant. Autrefois. Il y a bien longtemps. Dans un autre
millénaire.
- Alors, tu ne réponds pas ? J'attends.
-
Amoureuse... Tu veux dire fidèle ?
- Non,
pas spécialement. Est-ce que tu as
envie de quelqu'un.
- Pas spécialement non plus. Je ne crois pas. Ou alors de plusieurs
personnes à la fois. Et ça change tous les jours et chaque nuit.
- Si tu
avais un amant, tu me le dirais tu crois ?
(oh là là, le piège se resserre. Ne pas tomber dans le panneau. Surtout pas)
- Est-ce
que je te le dirai ?...
- Tu peux
cesser de tout répéter, s'il te plaît ? Avançons un peu.
- Là, maintenant, non, je ne le dirais pas. Mais repose-moi la
question... euh... disons lorsque j'aurai - quand nous aurons - 65 ans. On verra alors si je peux y répondre. Et tu sauras tout, je te le promets, juré-craché, si toutefois ça t'intéresse encore.
- Oui, sûrement. Ça m'intéressera toujours. Enfin là,
pour le moment, ce que je pense c'est que tu as vraiment de la chance d'avoir un mari comme moi... aux idées larges...
- Ah ah,
toi, les idées larges ! Tu plaisantes ! Laisse-moi rire... Tu
n'as pas les idées larges. Pas le moins du
monde. Tu fais seulement semblant quand ça t'arrange. Quand tu as un
peu de temps à accorder à la question, qu'on vient de baiser, et que d'un seul coup
te prend l'envie de t'intéresser un peu à moi. Sinon...
- Sinon
quoi ?
- Sinon
tu fais la gueule. Tu te traînes. Tu brûles de savoir en ayant peur d'apprendre... Voilà exactement ce que tu fais, et sans t'en rendre compte le moins du monde. C'est cela la réalité. Alors me dis pas que... Tu fais peser sur moi tout le poids de ton existence.
Tu dis que tu te sens malheureux. Et rien d'autre. Ça s'arrête là. Il y a toujours une affaire plus importante que ce qui se
passe là, dans la maison, à l'instant présent, sous tes yeux, ou même ailleurs, dehors... Une affaire d'un intérêt supérieur, selon toi. Et quand tu ouvres les yeux, eh bien il
est trop tard. Tu regrettes de t'être intéressé à ce genre de choses privées, domestiques, intimes, qui t'échappent. Tiens, là, par exemple, tu viens de rentrer dans ta coquille, tel un
escargot. Tu t'en veux à toi-même d'avoir voulu faire une incursion dans le domaine... Ce
n'est pas que tu manques particulièrement de générosité mais tu écartes nombre de choses afin
de ménager ta tranquillité personnelle...
- Bon ça y est ?
- Non, ça y est pas. J'en profite, tiens, pour dire, puisqu'on ne se parle jamais franchement, qu'écrémer les grands principes en surface comme tu as tendance à le faire et laisser les détails aux subalternes, ça n'aide pas pour la vie à deux - et encore moins quand la vie à deux l'est à cinq... Et jouer les jésuites sur les questions d'argent, ça ne va pas non plus.
- Bon ça y est ?
- Non, ça y est pas. J'en profite, tiens, pour dire, puisqu'on ne se parle jamais franchement, qu'écrémer les grands principes en surface comme tu as tendance à le faire et laisser les détails aux subalternes, ça n'aide pas pour la vie à deux - et encore moins quand la vie à deux l'est à cinq... Et jouer les jésuites sur les questions d'argent, ça ne va pas non plus.
- Oh ça va ! Qu'est-ce qu'on mange ce soir, au fait ?
- Ah! voilà une bonne question...
Alors qu'on n'a plus assez de vigueur pour aimer l'autre, on fait le maximum tout de même au prix de mille efforts, et voilà comment l'amour s'enfuit.
Je suis trop déprimée pour résister. Tout me paraît vague et en même temps plein de mon entêtement. Je sauverai ce qu'il y a encore à sauver. La femme mariée, telle qu'on la voit : sensualité minimale et pas d'ennuis. Ce n'est pas pour moi.
Alors qu'on n'a plus assez de vigueur pour aimer l'autre, on fait le maximum tout de même au prix de mille efforts, et voilà comment l'amour s'enfuit.
Je suis trop déprimée pour résister. Tout me paraît vague et en même temps plein de mon entêtement. Je sauverai ce qu'il y a encore à sauver. La femme mariée, telle qu'on la voit : sensualité minimale et pas d'ennuis. Ce n'est pas pour moi.


Commentaires
Enregistrer un commentaire