Entre nous deux (35)




Mercredi 12 janvier 2000

Après le départ pour le collège de mon fils je me recouche et, pour la première fois de ma vie je pense, l'envie me prend de petit-déjeuner au lit. Je descends me chercher du thé et des tartines sur un plateau. Je lis, en même temps que je déjeune, mon livre sur la littérature pendant l'Occupation. Je suis bien. Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ? Je me demande. Il me semble qu'en ce moment je m'occupe mieux de moi-même que je ne le faisais auparavant. Je n'éprouve plus cette sorte de culpabilité que j'avais à prendre soin de moi. Je pense un petit peu moins aux autres. Je me sens calme. Toutes mes craintes concernant les enfants, j'essaie de les tenir à distance. Jusqu'à présent, alors que je me faisais sans arrêt du souci pour eux, rien de particulièrement dramatique ne s'est produit. Mes peurs se sont révélées infondées. Ai-je réussi à éviter pour eux le pire ou bien le pire n'était-il pas pour nous ? Je ne peux pas, chaque jour, me préparer au drame, toujours avoir à envisager les plus mauvais dénouements aux problèmes. J'ai grandi comme mère et vieilli comme femme.

Jeudi 13 janvier

Journée maussade s'il en est. Il fait froid et gris dehors, dans la rue, et un peu aussi dans le cœur. Je me réfugie dans mon lit mais même là je ne suis plus si bien qu'hier. À dix heures, lorsque je sors de ma chambre, mon aînée me passe dans le dos sans un bonjour ni un au revoir et s'en va à la fac en claquant sur elle la porte. Par moments elle fait comme si je n'existais pas. C'est rare, mais ça arrive. Toute la matinée je me demande ce que j'ai bien pu lui faire ou justement ne pas lui faire... Ce que j'ai loupé. Auparavant j'étais comme ça avec son père puis cela m'est passé. Ils ont le chic, tous les deux, pour te faire subir leur mauvaise humeur en laissant assez de mystère planer pour que tu croies que tu en es la cause. Pour que tu te sentes responsable, d'une façon ou d'une autre, de ce qu'il leur arrive. Je fais ma sieste l'après-midi comme d'habitude en essayant de ne penser à rien, devant ce pauvre vieil inspecteur Derrick, mon seul ami, si vilain physiquement, avec ses gros "carreaux" et ses yeux globuleux aux paupières tombantes. Mais j'aime bien la voix de celui qui le double. Puis ma cadette rentre de la fac (ou bien d'ailleurs, impossible de savoir très clairement, et je n'ai pas envie de mener l'enquête) et nous parvenons à parler un peu (de sa sœur, tiens!, justement) avant que je parte rejoindre Serge qui lui, pour une fois, est assez en forme. Cela me fait un bien fou de sortir de chez moi. De ma maison. Avec les années les pièces en sont devenues peu à peu comme une extension de moi-même...

Vendredi 14 janvier

Serge. Il est faux de dire que notre rencontre s'est passée sur du rien. Un coup de foudre imprévu qui aurait tout compliqué des deux côtés. Pour les deux familles.  Non, pas du tout. Alors l'attirance, la confirmation de quelque chose, mais quoi ? Une certaine exaltation qui dure depuis des années. Ne s'éteint jamais ni de parvient à s'user. On l'a construit ensemble notre amour. Rien que moi et lui. Nous n'avons eu besoin de personne. Que nous deux. Et rien d'autre. Chacun de notre côté nous l'avons laisser croître à sa guise, et tous les deux de façon différente, en respectant nos propres codes. Avec des moyens propres à chacun. Avec détermination et par le biais des mots, de regards, d'attouchements, et de disputes aussi. Et tout à coup il a pris une forme irréversible. Plus rien ne pouvait l'arrêter. Nous avons chacun éprouvé pour l'autre une loyauté réciproque comme nous n'en avons jamais éprouvé pour personne. Même nos enfants passaient en second. Alors, les conjoints...
Il dit (il dit toujours même s'il le dit moins) que je suis la réponse à tout ce qu'il lui manquait dans cette vie sans le savoir. Il y avait en lui un creux dont il ne parvenait pas à sonder la profondeur. Avec quoi, comment le remplir ? Et maintenant je suis là. Dommage que ça soit si tard...
Tout ce qu'il dit participe à renforcer les émotions, à donner sens à l'attente, à se précipiter aux rendez-vous, même lorsqu'on n'en a pas envie. Avec qui, avec quelle personne ai-je déjà vécu cela ? Aucune.
Quand j'en parle aux autres, ça leur paraît étrange - choquant, même, surtout les femmes. Les autres femmes. Elles ne comprennent pas. Où vas-tu comme ça ?, elles demandent, inquiètes pour moi. Les hommes, ça va. Eux, ils comprennent. Ou ils font semblant. Ils aimeraient peut-être que ça leur arrive.
Un jour François a voulu m'interdire des choses. De revoir Serge par exemple. Tout comme aujourd'hui il tente d'interdire à notre aînée de s'acheter une voiture ou à la cadette de revoir "cette personne", pour ne pas dire "ton copain en prison" (il ne dit jamais les choses directement, en usant de mots précis, ni en appelant les personnes qui paraissent flotter autour de lui dans une sorte de nébuleuse par leur véritable nom; soit il l'évite, le contourne, soit il le déforme ou carrément en invente un autre...). Pour agir ou réagir, quand il le doit, il commence toujours par essayer le principe de l'interdiction, pensant que ça peut fonctionner. Après tout qui n'essaie rien n'a rien. Et en père traditionnel, il ne veut donner aucun accord qui puisse faire accéder ses filles à un peu plus d'indépendance. Tous les interdits qui les feront (pense-t-il) rester plus longtemps, plus souvent à la maison, même s'ils n'ont guère d'effet, seront bons à saisir. Il ne veut pas qu'elles s'en aillent. Mais c'est inéluctable. Il leur donne peu d'argent : il leur offre des objets. Des choses coûteuses. Il veut, on dirait, qu'elles apprennent à avoir des goûts de luxe, ensuite il les tiendrait s'imagine-t-il mais ce n'est pas conscient sous sa coupe peut-être plus longtemps. Elles réclameraient davantage - mais à lui. Pas à une "personne autre". Un garçon. Un "copain". Je vois ça. Je le constate mais ne dis rien. Peut-être que comme moi, après tout, il tâtonne. Autant que moi j'avance à tâtons en ayant parfois l'impression de reculer. Souvent même. Et il ne peut pas faire grand-chose d'autre en étant si peu à la maison, et quand il l'est, présentant un aspect si fermé, front barré et sourcils froncés, il n'offre à toute demande qu'une fin de non-recevoir.
Moi aussi il a tenté de m'interdire des choses. Revoir Serge. Le pauvre, ce n'était pas gagné. Il disait, lors des périodes de crise profonde entre nous sur lesquelles il était impossible de faire l'impasse : Je ne veux plus que tu "le" revoies, c'est clair, oui ou non ?... mais ça n'a pas marché, Dieu merci! Je ne suis pas ses filles, et cela n'eut pas plus d'effets sur elles que sur moi. Encore moins que sur elles, car il n'a rien à m'interdire. On peut discuter mais ça, il n'y arrive pas puisqu'il ne veut pas nommer les choses. Ni les choses, ni les personnes. Maintenant qu'il n'ose plus m'opposer quoi que ce soit ayant buté contre un mur, il fait des tentatives pour reproduire cette attitude sur ses filles. De tous côtés, il éprouve la résistance que j'ai appris à développer, et que je leur ai transmise.

Mercredi 19 janvier

Une journée de travail - créative, s'entend - que j'aime. En me couchant la veille à minuit, alors que je n'y avais pas pensé durant la soirée, j'ai senti que l'écriture était en route. Ça écrivait dans ma tête, et malgré mon désir de dormir je ne pouvais rien faire d'autre que laisser les mots, les phrases, s'ajouter les uns aux autres. Le sujet : la mort de l'enfant.
On m'a appelée de Sparadrap pour que je me penche sur la question, infiniment douloureuse et indicible.
Dire l'indicible, c'est renvoyer à la lecture des nombreux témoignages de parents qui ont perdu leur enfant. Et justement, ce jour, j'ai reçu celui de Marie C., qui m'a parlé au téléphone récemment pendant plus de deux heures. Je dois le relire et le retravailler pour qu'il puisse être publié, accompagné de deux textes qui l'encadreront, un de Didier C. et l'autre de moi. Avant tout, aujourd'hui, j'ai écrit mon texte car je sais qu'après lecture de celui de Marie, je serai coite...

Jeudi 20 janvier

Encore une journée d'écriture fiévreuse. Mais la veille, après avoir lu durant trois heures le témoignage de Marie, larmes aux yeux et dents serrées, je me suis couchée à plus de minuit dans un drôle d'état. Impossible alors de trouver le sommeil. S'en est suivi vers deux heures une bonne crise d'élancements diaphragmatiques. Les spasmes se calmaient par intermittence toutefois. Entre deux suffocations, l'idée me transperçait qu'on devrait tous s'avouer vaincus, qu'entretenir trop d'espoir est au fond une maladie mortelle. L'espoir, cet espoir pernicieux qui s'insinue sous les forces du mal mais les laisse debout...
Je me suis réveillée à huit heures, pas si mal en point que ça et pressée de me remettre à l'ordinateur. Il faut que j'agisse ! Quand j'ai lu, impuissante et révoltée le témoignage bouleversant de Marie, cela m'a provoqué une crise. Quand j'écris, ça va mieux. Mon seul et unique remède.
J'ai encore des choses à dire, je le sens. Je travaille tout le matin. L'après-midi je m'y remets encore un peu, jusqu'à l'appel de Serge. Cela m'ennuie d'arrêter, de sortir, d'avoir des choses à faire autres qu'écrire. En même temps cela m'oblige à pratiquer des pauses pendant lesquelles les idées s'organisent, mûrissent d'elles-mêmes dans ma tête. Mais il ne faut rien me demander ! Ça non ! Et le soir, enfin, il me semble avoir écrit la dernière page de mon texte, qui en fait quinze. 
La voici : Le problème, avec le cri, on le sait, c'est qu'on peut toujours dire qu'on n'a rien entendu. Oui, le texte se termine ainsi.


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