Entre nous deux (35)
Après le départ pour le collège de mon fils je me recouche et, pour la première fois de ma vie je pense, l'envie me prend de petit-déjeuner au lit. Je descends me chercher du thé et des tartines sur un plateau. Je lis, en même temps que je déjeune, mon livre sur la littérature pendant l'Occupation. Je suis bien. Pourquoi n'y
ai-je pas pensé plus tôt ? Je me demande. Il me semble qu'en ce moment je m'occupe mieux de moi-même que je ne le faisais auparavant. Je n'éprouve plus cette sorte de culpabilité que j'avais à prendre soin de moi. Je pense
un petit peu moins aux autres. Je me sens calme. Toutes mes craintes concernant
les enfants, j'essaie de les tenir à distance. Jusqu'à présent, alors que je me faisais
sans arrêt du souci pour eux, rien de
particulièrement dramatique ne s'est
produit. Mes peurs se sont révélées infondées. Ai-je réussi à éviter pour eux le pire ou bien
le pire n'était-il pas pour nous ? Je ne
peux pas, chaque jour, me préparer au drame, toujours avoir
à envisager les plus mauvais dénouements aux problèmes. J'ai grandi comme mère et vieilli comme femme.
Jeudi 13
janvier
Journée maussade s'il en est. Il fait froid et gris dehors, dans
la rue, et un peu aussi dans le cœur. Je me réfugie dans mon lit mais même
là je ne suis plus si bien
qu'hier. À dix heures, lorsque je sors
de ma chambre, mon aînée me passe dans le dos sans un bonjour ni un au revoir et
s'en va à la fac en claquant sur elle
la porte. Par moments elle fait comme si je n'existais pas. C'est rare, mais ça arrive. Toute la matinée
je me demande ce que j'ai bien pu lui faire ou justement ne pas lui faire... Ce que j'ai loupé. Auparavant j'étais comme ça avec son père puis cela m'est passé. Ils ont le chic, tous les deux, pour te faire subir leur
mauvaise humeur en laissant assez de mystère planer pour que tu croies
que tu en es la cause. Pour que tu te sentes responsable, d'une façon ou d'une autre, de ce qu'il leur arrive. Je fais ma
sieste l'après-midi comme d'habitude en
essayant de ne penser à rien, devant ce pauvre vieil
inspecteur Derrick, mon seul ami, si vilain physiquement, avec ses gros "carreaux" et ses yeux globuleux aux paupières tombantes. Mais j'aime bien la voix de celui qui le double. Puis ma cadette
rentre de la fac (ou bien d'ailleurs,
impossible de savoir très clairement, et je n'ai pas
envie de mener l'enquête) et nous parvenons à parler un peu (de sa sœur,
tiens!, justement) avant que je parte rejoindre Serge qui lui, pour une fois,
est assez en forme. Cela me fait un bien fou de sortir de chez moi. De ma maison. Avec les années les pièces en sont devenues peu à peu comme une extension de moi-même...
Vendredi
14 janvier
Serge. Il
est faux de dire que notre rencontre s'est passée
sur du rien. Un coup de foudre imprévu qui aurait tout compliqué des deux côtés. Pour les deux familles. Non, pas du tout. Alors l'attirance, la
confirmation de quelque chose, mais quoi ? Une certaine exaltation qui dure
depuis des années. Ne s'éteint jamais ni de parvient à
s'user. On l'a construit ensemble notre amour. Rien que moi et lui. Nous
n'avons eu besoin de personne. Que nous deux. Et rien d'autre. Chacun de notre
côté nous l'avons laisser croître
à sa guise, et tous les deux de
façon différente, en respectant nos propres codes. Avec des moyens
propres à chacun. Avec détermination et par le biais des mots, de regards, d'attouchements,
et de disputes aussi. Et tout à coup il a pris une forme irréversible. Plus rien ne pouvait l'arrêter. Nous avons chacun éprouvé pour l'autre une loyauté
réciproque comme nous n'en avons
jamais éprouvé pour personne. Même nos enfants passaient en
second. Alors, les conjoints...
Il dit
(il dit toujours même s'il le dit moins) que je
suis la réponse à tout ce qu'il lui manquait dans cette vie sans le savoir.
Il y avait en lui un creux dont il ne parvenait pas à sonder la profondeur. Avec quoi, comment le remplir ? Et
maintenant je suis là. Dommage que ça soit si tard...
Tout ce
qu'il dit participe à renforcer les émotions, à donner sens à l'attente, à se précipiter aux rendez-vous, même
lorsqu'on n'en a pas envie. Avec qui, avec quelle personne ai-je déjà vécu cela ? Aucune.
Quand
j'en parle aux autres, ça leur paraît étrange - choquant, même, surtout les femmes. Les autres femmes. Elles ne
comprennent pas. Où vas-tu comme ça ?, elles demandent, inquiètes
pour moi. Les hommes, ça va. Eux, ils comprennent. Ou
ils font semblant. Ils aimeraient peut-être que ça leur arrive.
Un jour
François a voulu m'interdire des
choses. De revoir Serge par exemple. Tout comme aujourd'hui il tente
d'interdire à notre aînée de s'acheter une voiture ou à la cadette de revoir "cette personne", pour ne
pas dire "ton copain en prison" (il ne dit jamais les choses
directement, en usant de mots précis, ni en appelant les
personnes qui paraissent flotter autour de lui dans une sorte de nébuleuse par leur véritable nom; soit il l'évite, le contourne, soit il le déforme ou carrément en invente un autre...). Pour agir ou réagir, quand il le doit, il commence toujours par
essayer le principe de l'interdiction, pensant que ça peut fonctionner. Après
tout qui n'essaie rien n'a rien. Et en père traditionnel, il ne veut
donner aucun accord qui puisse faire accéder ses filles à un peu plus d'indépendance. Tous les interdits
qui les feront (pense-t-il) rester plus longtemps, plus souvent à la maison, même s'ils n'ont guère d'effet, seront bons à
saisir. Il ne veut pas qu'elles s'en aillent. Mais c'est inéluctable. Il leur donne peu d'argent : il leur offre des
objets. Des choses coûteuses. Il veut, on dirait,
qu'elles apprennent à avoir des goûts de luxe, ensuite il les tiendrait s'imagine-t-il mais ce n'est pas conscient sous sa coupe peut-être plus longtemps. Elles réclameraient
davantage - mais à lui. Pas à une "personne autre". Un garçon. Un "copain". Je vois ça. Je le constate mais ne dis rien. Peut-être que comme moi, après tout, il tâtonne. Autant que moi j'avance à tâtons en ayant parfois l'impression de reculer. Souvent même. Et il ne peut pas faire grand-chose d'autre en étant
si peu à la maison, et quand il l'est, présentant un aspect si fermé, front barré et sourcils froncés, il n'offre à toute demande qu'une fin de non-recevoir.
Moi aussi
il a tenté de m'interdire des choses.
Revoir Serge. Le pauvre, ce n'était pas gagné. Il disait, lors des périodes de crise profonde entre
nous sur lesquelles il était impossible de faire
l'impasse : Je ne veux plus que tu "le" revoies, c'est clair, oui ou
non ?... mais ça n'a pas marché, Dieu merci! Je ne suis pas ses filles, et cela n'eut pas plus d'effets sur elles que sur moi. Encore moins que sur elles, car il n'a rien à m'interdire. On peut discuter mais ça, il n'y arrive pas puisqu'il ne veut pas nommer les choses. Ni les choses, ni les personnes. Maintenant qu'il n'ose plus m'opposer quoi
que ce soit ayant buté contre un mur, il fait des
tentatives pour reproduire cette attitude sur ses filles. De tous côtés, il éprouve la résistance que j'ai appris à développer, et que je leur ai
transmise.
Mercredi
19 janvier
Une journée de travail - créative, s'entend - que j'aime.
En me couchant la veille à minuit, alors que je n'y
avais pas pensé durant la soirée, j'ai senti que l'écriture était en route. Ça écrivait dans ma tête, et malgré mon désir de dormir je ne pouvais
rien faire d'autre que laisser les mots, les phrases, s'ajouter les uns aux
autres. Le sujet : la mort de l'enfant.
On m'a
appelée de Sparadrap pour que je me penche sur la question, infiniment
douloureuse et indicible.
Dire
l'indicible, c'est renvoyer à la lecture des nombreux témoignages de parents qui ont perdu leur enfant. Et
justement, ce jour, j'ai reçu celui de Marie C., qui m'a
parlé au téléphone récemment pendant plus de deux heures. Je dois le relire et
le retravailler pour qu'il puisse être publié, accompagné de deux textes qui l'encadreront,
un de Didier C. et l'autre de moi. Avant tout, aujourd'hui, j'ai écrit mon texte
car je sais qu'après lecture de celui de Marie,
je serai coite...
Jeudi 20
janvier
Encore
une journée d'écriture fiévreuse. Mais la veille, après avoir lu durant trois heures le témoignage de Marie, larmes aux yeux et dents serrées, je me suis couchée à plus de minuit dans un drôle
d'état. Impossible alors de
trouver le sommeil. S'en est suivi vers deux heures une bonne crise d'élancements diaphragmatiques. Les spasmes se calmaient par
intermittence toutefois. Entre deux suffocations, l'idée me transperçait qu'on devrait tous s'avouer vaincus, qu'entretenir trop
d'espoir est au fond une maladie mortelle.
L'espoir, cet espoir pernicieux qui s'insinue sous les forces du mal mais les
laisse debout...
Je me
suis réveillée à huit heures, pas si mal en
point que ça et pressée de me remettre à l'ordinateur. Il faut que
j'agisse ! Quand j'ai lu, impuissante
et révoltée le témoignage bouleversant de
Marie, cela m'a provoqué une crise. Quand j'écris, ça va mieux. Mon seul et unique remède.
J'ai
encore des choses à dire, je le sens. Je
travaille tout le matin. L'après-midi je m'y remets encore un
peu, jusqu'à l'appel de Serge. Cela
m'ennuie d'arrêter, de sortir, d'avoir des
choses à faire autres qu'écrire. En même temps cela m'oblige à pratiquer des pauses pendant lesquelles les idées s'organisent, mûrissent d'elles-mêmes dans ma tête. Mais il ne faut rien me
demander ! Ça non ! Et le soir, enfin, il me semble
avoir écrit la dernière page de mon texte, qui en fait quinze.
La voici : Le
problème, avec le cri, on le sait,
c'est qu'on peut toujours dire qu'on n'a rien
entendu. Oui, le texte se termine ainsi.

Commentaires
Enregistrer un commentaire