Entre nous deux (36)
Mardi 25
janvier 2000
Retombée un peu plate après la semaine de fièvre créatrice. J'ai déposé mon texte à Sparadrap : Hôpital, le cri des parents, et je suis bien certaine qu'il ne se passera pas après cela grand-chose de plus. J'ai proposé à Françoise, la directrice des éditions
de l'association : "Quand tu l'auras lu, appelle-moi pour me dire si tu es
d'accord pour l'envoyer au Monde, au
nom de l'association... Ou bien, moi, je l'enverrai. Mais donne-moi ton
avis..." Depuis je me suis persuadée qu'ils ne souhaiteront pas
le proposer au quotidien, et je ne suis plus certaine que cela soit une si bonne idée. Dès qu'un texte sort de moi je
m'en éloigne, ne m'en soucie plus.
Si personne ne le fait à ma place... J'avais envie de
me battre, je me suis servi de ma plume pour le faire mais après, pour la suite, je n'ai pas l'intention de me lancer
seule.
À part ça j'ai reçu une nouvelle lettre des éditions La Bruyère qui, décidément, ont l'air d'avoir
l'intention de me publier : de 28 000, les frais pour l'auteur de fabrication
du livre sont passés à 24 000, puis aujourd'hui 8000 ! Attendons encore un peu et
ça finira par être gratuit ?
Mercredi
26 janvier
J'ai
trouvé une possible issue au problème qui me préoccupe actuellement (savoir si
j'envoie ou non au Monde mon texte).
J'ai tiré une version papier pour
chacune des deux Marie qui ont écrit un témoignage personnel sur l'hospitalisation de leur enfant et
leur ai envoyée, avec une lettre dans
laquelle je leur propose de cosigner l'article sur "le cri des
parents", si Sparadrap ne veut
pas le faire... Après tout je comprends que si
cela ne correspond pas aux objectifs de l'association qui est tenue à une certaine souplesse voire indulgence à l'égard du milieu hospitalier et
ne peut pas l'attaquer de front à travers la Fondation de France
et la Direction générale de la santé qui les subventionnent, nous,
parents, ne sommes tenus à rien, et quand il arrive
quelque chose à nos enfants... il ne nous
reste que nos yeux pour pleurer. Donc, usons de la plume et exprimons-nous
librement. On verra si les deux personnes qui ont témoigné pour leur cas propre suivent
ma démarche. Si ce n'est pas le
cas, je reconsidèrerai le problème, et peut-être ce texte je l'enverrai
signé par moi seule.
Jeudi 27
janvier
Une journée "maison" où l'envie de me battre me tient
encore au corps. Je n'arrête pas de penser à ce qu'on exige et attend de nous, parents, quand on doit
confier à l'hôpital nos enfants. Tout un tas de choses en moi remontent à la surface et je me dis qu'il faut que je fasse rapidement
quelque chose sans quoi, comme d'habitude, il ne se passera plus rien dès l'envoi de mon texte à
Sparadrap (qui ne m'a toujours pas réglé non plus la somme de 600F,
pour les dix heures de réécriture du témoignage de Marie C.). Comme les choses avancent peu et combien les gens sont
lents à se bouger ! N'y a-t-il que
moi qui aie le temps et l'envie de faire les choses rapidement ? D'exécuter les tâches avec entrain et une énergie
totale ? En y allant de tout son cœur. Souvent, je me sens isolée à ce sujet : impatiente, pressée, pleine de courage... et seule. Ça ne suit pas, autour. Une de mes sœurs m'a appelée assez longuement en début d'après-midi et j'ai retrouvé en moi cette précipitation, cette sorte
d'avidité dans la communication
toujours un peu frustrée par le calme, la pondération de mon interlocutrice.
Vendredi
28 janvier
Je réitère le coup du petit-déjeuner au lit après le départ de mon fils pour le collège.
Je lis le Nouvel Obs qui publie cette semaine un dossier sur "les mineures
enceintes" (comme Mia a eu enfin ses règles et que "mineure", elle ne
l'est plus depuis une date toute récente, je peux me pencher sur
la question sans me rendre malade d'inquiétude...). Puis, à huit heures et demie, je me replonge dans le noir, et je
suis bien. Au fond du lit j'entends, de manière
agréablement assourdie, les cris
des écoliers dans la cour de l'école à côté qui s'égayent encore un peu avant de rentrer en classe. Puis
soudain, le silence se fait. Cela me rappelle ce bien-être que j'éprouvais quand, au collège, malade ou ayant un petit problème sans importance, j'allais me reposer (me "réfugier") à
l'infirmerie, alors qu'au loin la vie bruyante continuait sans moi. Au fond je
me rends compte que toute ma vie, sans être véritablement malade, je l'aurais passée "à l'infirmerie"... à l'écart des autres, me protégeant d'eux tout en les écoutant...
(sexo :
calme complet. Quinze jours que je n'ai rien fait. Pas trop eu l'occasion. Ni
l'envie du reste)
Samedi 29
janvier
Hier après-midi je suis allée à une répétition théâtrale avec Agnès et Serge voir jouer, de cinq à sept (on a les "5 à 7" qu'on peut...) une pièce d'un auteur scandinave, Asmussen, Brûlés par la glace, mise en scène par Laurent Terzieff. Seule, au milieu de la salle,
Laurent derrière moi en train de griffonner
des notes quand il n'était pas lui-même sur scène en train de jouer (seul aussi), ce fut
un moment très particulier. Quand j'ai
rejoint Agnès et Serge qui s'étaient placés plus loin, au fond, je fus
très surprise de les trouver très émus l'un comme l'autre, au
baisser du rideau...
Lundi 31
janvier
Je
repense à mon étonnement lorsque j'ai trouvé
Agnès et Serge, surtout Agnès, en larmes à la fin de la pièce... Finalement, moi, cette pièce, elle ne m'a pas beaucoup touchée. Tout le monde s'accorde à
la trouver "cruelle", ce qui est vrai, et "déprimante", ce que je ne trouve pas. Plutôt jubilatoire et savoureuse, je dirais, dans les deux scènes d'ouverture-fermeture, interprétées par Laurent Terzieff. Entre
les deux, au milieu, on s'ennuie un peu. En tout cas je ne vois pas bien ce qui
a pu provoquer une telle réaction chez Agnès, d'autant plus que c'était la troisième répétition à laquelle elle assistait.
Peut-être que c'est la présence de Laurent, qui est là,
sur scène et qui joue un personnage
qu'on dit "odieux", alors que moi je le trouve seulement lucide et
cynique, et qu'un second personnage finit par l'assassiner à la fin, silencieusement, n'en pouvant plus de
lui... Ce n'est que du théâtre.
Mardi 1 février
J'ai
l'impression que tous les ans (depuis dix ans) j'écris
le même livre. Pour moi, il n'y a
pas d'autre roman que celui-ci. Celui de ma vie. Non que je la trouve exceptionnelle
(du tout !) mais je ne vois pas où je pourrais puiser ailleurs
qu'en elle une source d'inspiration. Tous les ans je réécris le roman de ma vie avec le sentiment que si je ne le
faisais pas je n'aurais pas la certitude d'en avoir une, de vie. Tous les ans, à chaque nouveau carnet, il me semble que je m'améliore dans son écriture, donc que ma vie elle-même s'améliore. Et à la fin de chaque carnet je bénis
le ciel (ou les éditeurs) que celui précédent n'ait pas été publié dans une forme romancée, car je ne me reconnais plus
du tout en lui. Peut-être irons-nous comme ça jusqu'au bout, moi et mes carnets... De l'inachevé permanent, du toujours remis en question et en cause... Inlassablement.
À la fin, le dernier contiendra tous les autres et les
annulera. Je voudrais en lui atteindre une forme de perfection après laquelle je n'aurai plus rien à ajouter. Cette perfection, celle que je ne trouve pas dans
la vie.
Je déteste le mot Journal intime.

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