Entre nous deux (37)




Mercredi 2 février 2000

Quand je dis que je déteste l'expression tenir un journal intime c'est que je refuse de reconnaître dans mon écriture quotidienne ce qu'on accorde généralement à ce fameux "journal intime" : ni l'amour de soi, ni la détestation de soi. Pas plus la franchise des mots, encore moins le mensonge. Ce que j'écris n'est pas ce que je peux dire "à mon seul carnet" (que c'est ridicule!). Je ne note pas tout mais j'essaie de faire un tri sans préjugés ni arrière-pensées de ce qui me paraît à moi "à retenir" dans le flot des idées-images qui m'assaillent. Ni totalitaire, ni sélective, pas trop passionnée, je m'emploie à ne pas porter de jugements et je "fais" de l'écrit avec ce dont je dispose. C'est tout un art dont je suis loin d'avoir épuisé chacune des possibilités. J'écris rarement pour "me soulager", assez peu pour "comprendre" et jamais pour "compenser" un manque de communication avec les autres : tout ce que j'écris, chaque morceau de texte, je l'ai dit au moins à une personne déjà mais je ne dis jamais tout à une seule et même personne...

Jeudi 3 février

Je fais partie de ceux qui aiment faire le point chaque jour, qui ont besoin de faire le point. De plus, j'obéis à une pulsion de collectionneuse, en accumulant du matériau dont je ne sais même pas si je me servirai un jour. J'aime ajouter une page à une page, sans obligation à le faire, aucune. C'est une sorte de discipline intérieure, la seule à laquelle j'accepte de me plier. J'aime les pages noircies de signes clairs, propres, sans bavures ni hésitation, écrites à la main, tranquille et sereine. Tout semble alors plus simple. Même la colère ainsi se calme, s'évacue. Et la haine, quand parfois je la ressens, aussi se dompte. Tout paraît lisse et sans aspérités.
Mais cela est faux pourtant : seul le travail de l'écriture véritable peut aboutir à cette sensation de calme et de limpidité complexe obtenue d'arrache-pied. Je n'admets pas, pas plus que l'appellation courante de "journal intime", l'écriture que l'on croit sortir de soi brute de décoffrage, spontanée, à prendre ou à laisser, que nous font généralement subir les diaristes dont on publie les diarrhées verbales... 

Vendredi 4 février

Ma fille monte l'escalier lourdement, inutile qu'elle me dise quoi que ce soit lorsqu'elle revient de Fleury, je reconnais à son pas si quelque chose ne va pas : le prisonnier de son cœur est au mitard pour dix jours, étant intervenu dans une bagarre entre détenus. "C'est horrible, le mitard", il lui a dit, derrière la vitre, lors de son tout dernier parloir avant le mitard (où il n'y a pas de parloir, bien sûr, ça fait partie de la sanction : privé de parloirs).
J'ai toujours voulu, je le souhaite ardemment depuis deux ans, qu'elle trouve moyen de se dégager de cette histoire qui n'en finit pas, qui ne finira jamais parfois je pense, dans les moments de découragement. Pour elle (plus que pour lui, pour lui rendre service à lui), quand je sors du grand sac plastique renforcé à carreaux rouges et bleus le linge du jeune détenu qu'elle me rapporte pour le laver, quand je le touche, le déplie, c'est sale dans mes yeux, la réalité carcérale sonne à mes oreilles, mon nez évite de sentir. Je fourre le tout dans la machine avec beaucoup de lessive. Et mes yeux griffés verront toujours les griffures sur la face d'ange de mon bel enfant (qu'elle n'est plus, c'est décidément un fait). Je voudrais lui dire : tu ne vis pas sur un écran de cinéma. Quand tu l'auras compris tu seras sur le bon chemin... Mais je n'y arrive pas. Les mots restent coincés dans ma gorge et je me dis seulement, qu'après les effets personnels du garçon, il faudra que je lave aussi le sac qui sent la prison, qui a traîné partout, de la cellule aux couloirs, du parloir, au local des matons qui l'ont fouillé et le fouilleront à son retour, au banc d'attente du bus sur le parking de Fleury-Mérogis... Le sac qui sent tellement mauvais par lui-même et dans lequel je ne peux pas mettre du linge propre. C'est cela, oui, ma vie de mère de "fiancée" de détenu...
Que la vie redevienne normale, qu'elle reprenne le dessus, qu'elle-même soit entraînée vers autre chose, d'autres personnes quelconques, pas compliquées, avec leurs histoires banales, du déjà vu, du devant quoi chaque parent est en mesure de réagir, dont il dispose des codes pour mettre en garde ou protéger tout en l'accompagnant son enfant, jusqu'à l'âge adulte qui n'est pas celui de l'état-civil. Je n'ai que la ressource d'attendre et de croiser les doigts. Pour qu'il n'arrive pas un pépin entre temps.
Mon article Hôpital : le cri des parents a été accepté par Sparadrap qui va l'envoyer au journal Le Monde, cosigné par moi-même et les deux mamans du prénom de Marie. J'espère que Le Monde le publiera... J'ai reçu à ce sujet un long coup de fil de Didier C.S., le commentant très favorablement.

Samedi 5 février

Je me couche à minuit après avoir fait et mangé une fondue savoyarde. Quand j'entre dans la chambre, François dort déjà. La fondue, le vin et la semaine de travail ont eu raison de lui. Il est comme assommé. On ne fera l'amour qu'au matin, consciencieusement. Sans surprise ni inventivité. En suite de quoi il est question que nous allions à Bruges passer quelques jours avec notre fils, pendant la première semaine de congés scolaires. Je n'en ai que très moyennement envie mais je ne peux pas toujours faire barrage aux projets de François. En fait je me rends compte après coup que j'ai peur de réitérer la très mauvaise expérience des Pyrénées - mais ce sera moins long : seulement trois jours, pas quinze... Le fiston, lui, se dit "presque d'accord". Qu'y-a-t-il dans ce presque, nous ne le savons pas, mais j'aime sa précision en toute chose. Avec lui, on sait toujours où il en est exactement, même s'il parle peu. C'est l'avantage de la rareté. Et il choisit bien ses mots.

Dimanche 6 février

Au petit-déjeuner (après l'amour) on parle entre conjoints, des femmes, du travail des femmes plus exactement. Du mode de garde des enfants pour les femmes qui travaillent à l'extérieur (moi aussi, je sens que je dois être très précise sur les termes employés, surtout avec mon interlocuteur de mari qui lui se contente de vagues a priori, préjugés transmis de génération en génération qu'il n'a jamais voulu remettre en cause ni regarder de plus près. Pas le temps).
J'ai vu une émission la veille (pendant qu'il sommeillait) sur le système de la crèche qui je dois dire m'a fait frémir, et j'ai grandement apprécié alors de n'avoir pas eu à y "mettre" mes enfants. Je crois que j'aurais préféré ne pas en avoir plutôt que d'avoir à les tirer du lit à six heures du matin pour les déposer tel un paquet à la consigne jusqu'au soir, dans un lieu plein de bébés exténués à peine nés, qui pleurent la plupart du temps quand ils ne dorment pas, effondrés de tant d'agitation autour d'eux, et qui, plus grands, s'agressent mutuellement, se mordent, se bousculent... Donc, avec mon coparent, nous parlons de ça. De ce sujet-là. Je dis que je suis contente d'avoir pu faire autrement et que le père (lui, donc) m'ait toujours soutenue et m'ait donné les moyens de pouvoir le faire. C'est bien.  Or, le mari-papa a une vision nettement plus ambivalente des choses, selon que c'est le père qui s'exprime (ça change à chaque phrase), l'époux ou le patron... Je découvre. Même si je le savais plus ou moins déjà. D'un côté, il trouve que garder les enfants, c'est beaucoup plus gratifiant que n'importe quel métier (où a-t-il donc vu ça ?), de l'autre, il pense qu'il y a une certaine "injustice" (elle finit toujours par se produire) quand les enfants "partent - car il faut bien qu'ils partent - n'est-ce pas", après que la mère leur ait tout donné... leur ait consacré toute sa vie... Charmant... Je crois deviner ce qui m'attend. Ce qu'il veut, lui, que j'entrevoie de mon avenir. Ce qui me pend au nez, en bref. Il croit m'apprendre quelque chose. Comme si moi-même je n'avais jamais réfléchi à la question... C'est ce qui arrive quand on ne se donne pas la peine ni le temps de réfléchir à un sujet. On dit n'importe quoi. Tout ce qui vous passe par la tête, et traîne un peu partout. On n'est pas informé. On n'a aucun point de comparaison.
Je ne vois pas d'injustice là-dedans. Ce n'est pas le mot - trop moral, ou juridique... Nous nous fâchons presque en en parlant, alors on arrête.  Stop. Sujet inabordable entre nous, ainsi que beaucoup d'autres, du reste... "On ne peut pas discuter avec toi", dit-il en se levant de table pour aller rincer sa tasse dans l'évier, et laver, lui, sa cafetière, (je me lève aussi) moi, la théière... N'insistons pas. On ne va pas compromettre tout le dimanche pour avoir voulu parler entre nous de sociologie... 

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