Entre nous deux (38)
Vendredi
11 février 2000
Un jour
gris et pluvieux, suivi d'un jour froid et ensoleillé.
C'est ainsi toute la semaine. Je me lève plus tôt pour aller faire les courses de la semaine au Champion. Ma sœur aînée m'appelle. On parle des uns et des autres, faisant le tour de toute la
famille. On développe aussi sur le thème du : il faut tout dire aux enfants, puis sur celui de :
il y a des choses qu'il vaut mieux qu'ils ne sachent pas (concernant leur
naissance, leur histoire...). Enfin, on en arrive à
: il y a des choses qui ne sont pas à dire parce qu'elles n'auraient pas dû
être faites. Conclusion : ne faisons rien qu'on ne pourra pas dire un
jour à ses enfants...
L'après-midi je me repose puis je prends contact avec la rédaction du journal Le Monde pour savoir à qui adresser mon article. Après
quoi je me rends avec Serge à Bercy 2 pour, au supermarché Carrefour me
faire rembourser un logiciel de code de la route que j'ai acheté pour ma cadette et que son frère,
pourtant adroit en la matière, n'a pas su installer sur
notre ordinateur. On ne rembourse pas "ce genre d'article", me dit-on.
Samedi 12
février
Pas
d'amour le samedi matin. François se lève tôt pour un samedi et a l'air
pressé de partir. Il va je ne sais où, mais pas au bureau, je le sens, comme cela arrive souvent le samedi. Quelque
chose d'autre se prépare. Comme il fait beau, il veut
en profiter pour dit-il se promener et déjeuner à Paris... Il s'intéresse en ce moment (beaucoup) à la peinture (j'ai remarqué).
Je me doute bien que cet intérêt soudain ne l'a pas pris d'un coup, et qu'il ne s'y consacre pas seul.
"Acheter, pour revendre plus tard", dit-il, lorsque je cherche à comprendre et pose une ou deux questions... Quelqu'un(e) lui
a mis ça dans la tête, et doit aussi pratiquer, avec lui. Il ne fait pas ça seul. C'est un homme qui ne fait rien seul. D'ailleurs
j'apprends dès le lendemain qu'il a pour
cela (cette nouvelle passion pour le marché de l'art) embarqué avec lui sa chère amie (à moins que ce ne soit l'inverse... elle qui l'a poussé là-dedans, en tout cas font ça à deux, c'est plus sympa).
Mais, ainsi que je le fais remarquer au petit-déjeuner que nous prenons
seules, à ma fille cadette (qui manque
de s'étrangler avec son jus
d'orange) : - Oh tu sais, moi ça ne me dérange pas que même un samedi ton père ne soit pas là... Je préfère qu'il fasse sa vie tout
seul car pour ma part, je suis déjà un peu morte... Je plaisantais, mais cela ne la fait pas
sourire du tout. (Ah oui, c'est vrai, il y a encore un truc que l'on a oublié (avec ma sœur) de nous rappeler, dans la
liste de ce que l'on peut dire, ce que l'on doit ou ce qu'il vaut mieux éviter de faire connaître aux enfants - même "grands" : le délitement dans le couple que ses parents forment... Pour eux,
ce n'est pas source de plaisanterie. Et au fond, je ne sais même pas si elle a
fortement réagi au fait que je m'en fiche
de ce que trafique son père, ou à celui, mentionné, que je me sente déjà un peu morte...).
Et tout
de même, après cet intermède, je me traîne un peu tout le samedi, surtout après avoir regardé sur Planète, un reportage : "L'école
des tortionnaires", où l'on voit comment l'Amérique "forme" les dictateurs et bourreaux d'Amérique latine...
Dimanche
13 février
Lorsque
je me couche le soir après avoir fait une pierrade
"canard-bœuf" (nouveau système, avec appareil électrique adapté, de cuisson de viandes et légumes)
et regardé deux épisodes de Columbo, ma douleur au plexus solaire qui ne se
lève qu'en nocturne, se réveille... Élancements, sentiments
d'oppression, et à l'acmé de la crise, suffocations brèves
et répétées... Mais ce n'est encore
qu'un aperçu de celle qui me réveillera à 4h44 du matin... Je me mets (ayant le temps dans ma privation de sommeil) à décoder en quelque sorte que, le soir - la crise du soir -, n'était qu'un "soldat en repérage" que mon organisme avait envoyé, et qu'après, dans la nuit jusqu'au petit matin, il lâchera toutes ses troupes...
Je me suis couchée un peu inquiète. François m'a fait un petit bisou (pour tester). Je sens qu'il ne
dort pas, qu'il aimerait bien faire l'amour mais qu'il n'ose pas trop
m'approcher. Endormie finalement à deux heures, je me réveille en sursaut et en nage au petit matin. La crise s'est
installée. Les troupes au complet sont
là. La charge peut commencer.
J'ai l'impression que mon cœur est trop gros et qu'il
occupe toute ma (petite) cage thoracique jusqu'à
me venir au bord des lèvres. Je me rendors
difficilement. Celui qui a dormi paisiblement toute la nuit à mes côtés me réveille à huit heures et demie pour faire ce que nous n'avons pas
fait la veille et l'avant-veille. Je ne suis pas très chaude. Il part trop vite et me caresse après, en disant : T'aimes pas ça,
hein, rester en carafe ?...
Mécanique des corps, grossièreté de l'esprit, et stupidité
des mots.
Je préfère quitter le lit sans un
mot. Il y a de l'eau dans le gaz entre nous, et de l'air dans mon œsophage.
Lundi 14
février
Force est
de constater que mes spasmes douloureux à la poitrine (au
"poitrail") surgissent plus
particulièrement le week-end. Il y a une
tension en moi, quand François est là. Et je ne parviens pas à
en déceler les véritables causes, maintenant qu'après une évolution certaine (et
laborieuse), nous avons fini par renoncer à faire en partie tout, ensemble. Ainsi que l'on prône qu'il faut faire quand on
est mariés. Quelle bêtise !
Terminé, pour nous. Chacun
"mène sa vie", dira-t-on,
mais là encore, ce n'est pas très équitable. Pour lui,
"mener sa vie" (et il le fait semble-t-il "à contrecœur, seul", c'est en tout
cas ce qu'il affirme : encore une façon de me culpabiliser), c'est
faire des choses à l'extérieur qui lui plaisent et l'intéressent. Pour moi, mener ma vie équivaut à ce qu'on me fiche la paix de
temps en temps, mais pas encore (je n'en suis pas là pour le moment) à sortir de la maison pour
faire des activités en dehors, avec d'autres personnes. Je dois demeurer toujours, la
gardienne du foyer. Ce qui fait que mener ma vie pour moi équivaut à ne plus avoir de vie (d'où le "je suis morte", balancé
sur le ton humoristique à ma fille). Mener ma vie c'est
ne rien faire, rester seule. Apprendre à rester seule. Revenir au
temps de l'autrefois. Et j'ai mis vingt ans pour obtenir ça... Un bout de vie à soi. Une pièce, non, pas une pièce, un minuscule endroit où je me sente chez moi.
Un jour,
promis (je me le promets) je sortirai...
Mardi 15
février
François est en vacances pour la semaine, et comme nous ne
partons à Bruges que jeudi, il reste à la maison. Il tourne et vire. Passe d'une pièce à l'autre. Déplace des choses à lui. Critique certains
agencements de l'espace. On dirait qu'il découvre l'appartement. En déjeunant, le premier matin, je lui dis, sur un ton amusé, pas du tout ironique : - Tu vas apprendre l'art de ne
rien faire, car c'est tout un art...
et il rétorque avec très peu d'humour (de plus en plus son humour d'antan se fait
la malle) : - Je ne connais pas cet art-là, et ne le connaîtrai probablement jamais.
Bien.
Qu'il s'occupe comme il peut, tout au long de la journée alors... Moi, ce que je veux, c'est aucunement changer mes
habitudes parce qu'il est là. Pourtant, je ne vois pas
Serge, ce qui prouve que je n'assume pas totalement ma liberté (je m'en fais remarque).
Mercredi 16 février
La colère, eh oui, c'est cela, nous dit à quoi l'on tient, lorsque ce à quoi l'on tient est négligé, tenu pour peu. Quel monde, quels univers particuliers tu soutiens et lesquels au contraire tu maintiens à part, tu délaisses ou négliges ?
Ce que cela peut signifier de former un "nous", de parler ensemble, de se lier et de se délier. Un jour, de ne plus pouvoir se parler. A aucun moment. Quand ça finit par arriver. Après avoir essayé tous les cas de figure, toutes sortes de situations. Quand il n'y a plus rien à dire à l'autre du "nous" que nous formions. Quand on le voit se déformer prendre une allure grimaçante, hideuse. Grotesque.
Il y a des "nous" qui deviennent abusifs, d'autres qui semblent s'effacer, se perdre dans la brume du quotidien.
Un jour, on a été "nous".
Puis on n'est plus rien.
Et l'autre du "nous" ne voit rien. Ne veut pas se rendre compte. Ne mesure aucunement où est le problème.
Tu dis voyons il faut regarder ça de plus près, fais un effort... Cela vaut la peine tout de même. Il y a eu "nous", un jour... Essayons de regarder ensemble.
- Qu'est-ce qui ne va pas chez toi ? je demande.
- Chez moi, rien, c'est toi... Déjà tu es bien irritable. Tu te fâches pour un rien. Tu perds tout humour... On ne peut rien te dire, réplique-t-il, mais faiblement, comme si la partie pour lui était déjà perdue.
J'en profite. - Rien ne nous oblige à vivre "comme ça". Rien que le fait que tu ne voies pas ce qui ne va pas est angoissant. Pourquoi tu fais celui qui ne voit pas ?
- Si, je vois. Je vois même très bien.
- Et tu vois quoi ?
- Je vois une rage en toi, une amertume, que je ne comprends pas. Je ne sais pas ce que tu me reproches. J'ai toujours valorisé ce que tu fais avec les enfants...
- Mais j'en ai rien à faire de ta valorisation ! La "valeur" que tu m'accordes, ou que tu daignes apporter à ce que je fais, elle me fait une belle jambe !, tiens... Toi, et ton système étriqué de valeurs bourgeoises... C'est vraiment pas le problème actuellement. Et ce ne le sera jamais. Je voudrais que tu m'accompagnes, que tu me soutiennes, que tu t'intéresses un peu à moi, à nous. Ce n'est pas difficile à comprendre, bon sang !
- La colère t'éloigne de moi. Et de plus en plus fréquemment...
- Il n' y a pas besoin de ça... Et c'est parce que tu ne fais rien ! Pas parce que je suis aigrie, amère... Oui, j'éprouve une rage, une saine colère, qui nous sauvera peut-être... Une colère contre l'apathie, les bâclages, les habitudes, la bonne conscience... Une colère aussi contre toute forme d'indifférence. De repli sur soi. Son petit monde bien à soi. Je dois faire surgir une forme. Etre attentive aux formes de toute vie. Bousculer le quant-à-soi. Le mettre à terre. Partager au contraire nos manières de faire. Renoncer à notre propre façon de regarder et aussi à celle qu'on a depuis toujours de parler... Inventer une forme neuve. Inédite. Je veux "dire juste", et personne ne m'entend.
En suite de quoi, c'est comme si nous en avions fini tous les deux.

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