Entre nous deux (23)




Samedi 9 octobre 1999

J'ai reçu une lettre des éditions La Bruyère m'indiquant qu'ils se proposent de publier mon manuscrit. Chouette! Lisons plus loin... : à condition que vous versiez la modique somme de 27840F ! (à ce prix-là, ils doivent être prêts à publier n'importe quoi, de toute façon...) Je suis déçue, mais sans plus. J'imaginais bien qu'il y avait un hic. 
J'apprends dans la nuit (minuit) et parce qu'elle n'était pas rentrée que ma cadette a rompu avec son jules. Motif : il l'a "trompée". Tout ce qu'il pouvait faire de plus ou moins malhonnête jusqu'alors n'avait pas réussi à faire qu'elle se détache de lui mais cette fois, il semble qu'elle ait enfin ouvert les yeux. Heureusement que les femmes ne sont pas partageuses, me dis-je... Elle se dit "dégoûtée" mais je ne lis pas sur son visage le moindre chagrin. Elle raconte que pour se justifier il lui a expliqué qu'il "fait avec les autres ce qu'il ne fait pas avec elle"... -Très élégant, en effet... - Wallah, laisse-t-elle tomber dans un soupir, c'est bien pour ça que j'ai cassé...
Je me réjouis. Il me procure les éléments qu'il me manquait pour essayer de détourner de lui ma fille. Merci-merci. J'ai suffisamment de détails à présent pour ne pas manquer de les lui rappeler au cas où elle aurait l'intention de repiquer au truc. Je me chargerai alors de lui rafraîchir les idées...
C'est après une nuit chargée, elle, de rêves pénibles mettant en scène à tour de rôle soit ma fille soit ma mère, que je vais rejoindre frère et sœurs en banlieue pour une dernière journée dans l'appartement de notre maman, à ranger, trier, déchirer, jeter tout un tas de choses lui ayant appartenu... Nous avons tous ensemble à midi au restaurant une discussion pour la première fois assez profonde et sincère sur le couple pervers que formaient nos parents. Chacun y va de sa perception des choses. Ça soulage ou ça assomme...

Dimanche 10 octobre

La partie de la fratrie venue de province reprend la route. Chacun retourne à sa propre famille. J'ai mal à la tête. Il faut faire les gestes habituels du dimanche alors que je voudrais me mettre dans un coin et lire. Je ne lis pas beaucoup en ce moment. Cela me manque.
Je ne dois pas oublier non plus de faire preuve de beaucoup de délicatesse avec ma fille qui est somme toute pour moi en convalescence. Elle peine à se remettre de la rupture.
Mais l'accrochage entre nous se produit lorsque je lui demande avec prudence comment elle va et qu'elle me dit avec un petit sourire qui veut en dire long, qu'elle l'a revu... J'éclate, sans la laisser finir. J'étais certaine qu'elle allait se laisser de nouveau harponner, amadouer par des paroles faciles, à la portée de n'importe quel imbécile. Je gueule, je tempête. Ça libère. Mais qu'est-ce qu'il lui faut de plus, nom de Dieu ! Il n'en a pas fait assez comme ça ? C'est quoi, la suite ?... Te mettre enceinte, te coller toi aussi les flics au train ? Te filer le sida ? Tu attends d'être prise dans un règlement de compte entre trafiquants ?... Qu'est-ce qu'il y a d'autre de possible encore, d'envisageable ? Redis-moi... 
Elle prend sa défense. On dirait une avocate. Plutôt que des études de cinéma, elle devrait faire du Droit..., je dis (tout en pensant : j'en ai marre, vraiment, de tout ça).
Quelques instants plus tard elle revient à la charge en affirmant qu'au fond c'est sans doute véritablement fini. Que je me rassure... Je n'y crois pas une seconde. - Et ?... Du coup ?... Puisque c'est fini, l'autre nuit, vous vous êtes dit adieu en couchant une dernière fois ? C'est ça ? (lui faire refaire le test HIV dès demain...)
- Et puis s'il te plaît, arrête, enfin, avec tes Wallah!... c'est depuis que tu sors avec ce type que tu parles comme ça... que tu n'as plus de vocabulaire... Il t'a pris aussi ça...   

Lundi 11 octobre

Une journée très "immobilière". Je suis chargée par mes frère et sœurs de m'occuper des annonces pour la vente de l'appartement de notre mère. J'aime bien m'activer, passer des coups de fil, comparer, évaluer... Ça m'occupe et m'évite de penser au reste, qui ne va pas.
En une journée, j'ai bien progressé. Mais, de 700 000F, les annonces affichant le montant de la vente sont passées à 600 000F...
Je n'ai plus mal au crâne. Je ne pense plus trop à ma fille et à ses histoires. Elle dit qu'elle ne voit pas d'utilité à faire un test HIV. Comment la croire... Enfin, admettons. Elle ne me laisse jamais le choix d'ailleurs. À 20h, sa sœur et son père, qui rentrent en voiture de Paris, l'aperçoivent en compagnie du gars, sur l'avenue... Il la tient par l'épaule.
La nuit, je reste dans le noir, les yeux ouverts, allongée sans pouvoir m'endormir avant minuit et parfois bien plus. Je pense à plein de choses. Je me fais du souci : pour ma fille, bien sûr, pour mon fils rapport à sa jambe (pour l'aînée, ça va, en ce moment)...
Quand je veux penser à de bonnes choses - des choses à moi, plaisantes - j'imagine mon manuscrit publié chez Gallimard... Je vois la couverture jaune pâle et le liseré rouge, encadrant le titre, L'autre d'elle, avec mon nom de jeune fille au-dessus...

Jeudi 14 octobre

Je téléphone aux éditions La Bruyère pour qu'ils remettent à Chris, qui habite à côté de leurs bureaux (il m'a dit), le manuscrit que je leur ai confié. Je tombe sur le patron (peut-être n'y a-t-il que lui dans cette boîte...) qui me dit qu'ils veulent le publier ("vous n'avez donc pas reçu notre lettre ?") et ne voit pas pourquoi je veux le reprendre. J'explique que je n'ai pas une somme à engager telle qu'ils me réclament pour la publication d'un de mes textes. - On peut discuter, si vous voulez..., répond-il. Peu à peu, de 27840F, on descend à 24000, pour un tirage de 250 exemplaires, au lieu de 500... Il suggère alors, pour me convaincre, d'effectuer dix versements de 2400F, en fonction de quoi, ils "ne perdraient rien, quoi qu'il arrive"... Selon lui, je ne suis pas connue et je n'ai aucune chance d'être publiée sans la moindre participation aux frais de fabrication... - Même Proust, dit-il, et Gide, aussi, sont passés par là... - Je sais bien, je lui rétorque, mais Proust était plus riche que moi, et matériellement et littérairement... - Ce n'est pas l'argent qui compte, pousse-t-il encore vaguement, sur un ton plus nuancé, et je sens qu'il n'est pas loin de laisser tomber. Il dit encore, avant de raccrocher, qu'en tout cas j'ai "pour moi de posséder un nom d'auteur diablement porteur... N'en changez pas, surtout !..." - Alors dommage, ce n'est pas le mien, mais mon nom d'épouse... - Aucune importance, gardez-le tout de même.... Nous nous quittons sur cette note, plutôt sympathique.
J'en ai ainsi terminé avec les éditions La Bruyère... Maintenant j'attendrai le retour de l'avis du comité de lecture de chez Gallimard, là où mon manuscrit se trouve. Justement...(coucou Marcel et André...)

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