Entre nous deux (40)




Vendredi 29 septembre 2000

"On était une poignée, une sorte de petite secte, qui ont vu l'horreur arriver. On a bien pensé, bien écrit. Mais c'est tout. Les criminels eux, étaient prêts à prendre les armes. Dans ces temps indignes, la question de l'utilité de l'écriture se pose. À quoi sert-elle ? C'est comme de se demander pourquoi vivre ? Vivre pour écrire, écrire pour vivre... Moi, je ne suis pas capable de tuer, pas même Milosevic..."
Vidosav Stevanovic, écrivain serbe


Jeudi 19 octobre

"Je crois que tu ne m'as pas bien comprise. Je te rappelle les termes de notre "contrat" : je te donne 2000F par mois pour que tu n'aies pas à prendre un petit boulot merdique. Et seulement pour ça. Tu ferais mieux de respecter ce contrat...
Pour le reste, ce dans quoi tu t'es embarquée sans notre accord, arrête de me prendre pour une andouille. Tu as intérêt à avoir ton DEUG, cette année...
(j'écris parce que je suis fatiguée de faire des efforts pour te parler, te comprendre et me faire comprendre. Et aussi parce que je ne veux pas me mettre en colère)."
Mot laissé sur le lit de ma fille cadette, à côté d'un contrat d'assurance auto qu'elle a reçu il y a quelque jours par la poste. J'ai pris peur, soudainement, en constatant qu'elle cherchait du travail comme "hôtesse" et qu'elle venait de s'acheter une caisse sans nous en avoir parlé, avec l'argent de sa grand-mère que je lui ai donné après la vente dernièrement de son appartement... Il m'a paru tout à coup qu'elle était devenue totalement incontrôlable, faisait toujours ses coups en douce mais presque à présent ostensiblement, en se cachant mais moins, avec l'intention inconsciente probablement de me rendre dingue... Une vague sensation, que j'avais là, nichée au plus profond sans pouvoir l'accepter, d'être manipulée par elle s'est éveillée en moi, et celle, associée, que je ne pouvais décidément pas lui "faire confiance", expression éducative parentale qui n'a plus cours depuis longtemps chez nous... Tout peut arriver. 
Laisser passer une journée. Ne pas chercher l'affrontement direct. Au bout de quelque temps seulement, sans précipiter les choses, se parler. Une fois de plus. Et pourquoi, au final ? Toujours le même résultat. Ni positif, ni totalement négatif. Ni prometteur que "ça ira mieux, demain". Que les choses seront remises en ordre. Un petit ordre minimaliste. Celui indispensable pour que dans l'ensemble il n'y ait pas trop de casse. Je suis devenue extrêmement modeste dans mes intentions. Mes objectifs parentaux ont été en deux ans divisés disons par trois. À 20% j'espère maintenir l'embarcation à flot. Après, le reste, il s'agit de l'incontrôlable, une immense étendue de marée sombre. Juste, je ne veux pas me noyer avec elle. Et toute la famille... Le reste dans les mêmes places (toujours valable), au bout de quelque temps, se parler. Elle n'est pas idiote. C'est une fille qui comprend. Quand elle veut. À certains moments de lucidité étranges, où elle redevient celle qu'elle était... La jeune fille qu'elle a été. Je crois alors l'entrapercevoir. Être à nouveau en terrain connu. Alors c'est le moment de dire les choses comme elles sont. Sans colère, ni lassitude poussée à sa toute fin. Sans craintes exacerbées. Celles que l'on remue depuis des mois dans sa tête, la nuit dans son lit, le jour, dans l'attente permanente. La nuit dans l'attente qui rend folle.

Alors. La voiture, elle l'a achetée avec la sœur de sa meilleure amie, Carole. Elle ont mis 5000 balles chacune. Elle dit que, par mois, celle-ci ne lui coûtera "que" 500F (assurance, essence). Elle en a besoin pour aller à la fac et au parloir (au parloir surtout, je ponctue intérieurement). J'avance avec précaution pour ne pas ruiner le processus d'ouverture : - Oui enfin toute ta vie actuelle est une suite, un enchaînement même, de contraintes, que d'autres étudiantes ne semblent pas avoir... Y'a que toi... Fac, loin, prison, inaccessible... Et tout le reste qui va avec. Moi, ce que je veux, et alors là tu me le feras pas avaler, n'y compte même pas,  j'irai te rechercher, s'il le faut, c'est que tu ne t'embarques pas dans un job douteux... "hôtesse de bar", tu parles... pour soi-disant pouvoir payer la bagnole... (pause) Il me semblait que j'avais été tout à fait claire là-dessus, le jour où je t'ai remis, comme à ton frère et à ta sœur, le chèque de ton héritage de ta grand-mère. 10000F, c'est une somme, ça représente quelque chose d'important, pour moi, pour ta grand-mère... qui n'avait rien d'autre que son appartement... C'est ce qui d'elle m'a été légué à moi, et j'aurais très bien pu tout garder... alors ne va pas t'aviser de foutre ça en l'air ! Cet argent est une petite somme mais il représente quelque chose de précieux. Chez nous, l'argent ne tombe pas du ciel, par paquets, provenant dont ne sait où, de petits ou de gros trafics... Ce n'est pas le fric du grand banditisme....
Mince, je sens la colère monter... je ne voulais pas... mais ça vient... De toutes manières elle me la refroidit vite fait en me jetant à la figure mais pas agressivement, presque en douceur mais sournoisement, regardant ailleurs et murmurant entre ses dents tout en remuant quelques affaires sur sa table : - Oui enfin, excuse-moi,  l'argent de Mamie, maintenant que tu me l'as donné, comme aux autres, il est à moi, j'en fais ce que je veux... Tu devrais même pas le savoir, d'ailleurs. Si tu fouillais pas tout le temps dans mes affaires...
Je laisse passer les choses, celles qui me concernent, ce qui me possède entièrement. Et ce qui ne me touche pas est comme mort. Mon cœur ne lui accorde pas une palpitation. Jamais encore je n'ai été de la sorte prise tout entière par une seule personne. Certains sont trop lents dans la vie, ce n'est pas mon cas, à cause de la fatigue, du manque d'empressement, des épreuves, des chagrins, de la méfiance. D'autres sont trop rapides, à cause d'autres problèmes ou désespoirs. J'essaie de me trouver dans une zone intermédiaire.

Samedi 21 octobre

"Les femmes - surtout les femmes - disent enfin le monde souterrain où le désir se heurte à la douleur, l'amour à l'échec. Ces thèmes choquent les hommes - depuis la nuit des temps aveuglés par l'aventure - qui se détournent des alcôves et des chambres de clinique où se trame la séparation des sexes."
(Hugo Marsan, à propos du livre d'Hélène Cixous, Le jour où je n'étais pas là)

Jeudi 26 octobre

Rencontré Isabelle G. mon amie de jeunesse - mon amour, presque - une heure, à Bastille. C'est moi qui lui ai téléphoné.  - Ah ben tiens, s'est-elle exclamée sans joie, qu'est-ce qu'il te prend ? Vingt-cinq ans qu'on ne s'est pas vues... Elle est un peu agressive. Pas seulement surprise. Je regrette déjà cette initiative. Oui, elle a raison, qu'est-ce qu'il m'a pris ? Je réalise soudain le caractère inadapté de ma démarche. Comme on a un peu de mal pour trouver un point de rencontre je lui demande si elle a envie qu'on se voie, ou non. J'insiste un peu dans le sens "tu sais, ça n'est pas obligé non plus", mais elle me coupe : Si, si, on se retrouve à 15h sur les marches de l'Opéra Bastille... J'arrive à quinze heures pile, et j'attends un quart d'heure. J'en étais sûre... qu'elle allait me faire attendre... Je l'ai senti. En plus, je la vois au loin dans une cabine téléphonique. Je la reconnais, c'est bizarre, après tant d'années, à la forme de son front et l'implantation de ses cheveux... Elle aussi est arrivée "à trois heures", me dira-t-elle plus tard, mais, reconnaît-elle, n'a pas trop regardé sur les marches si elle me voyait... Elle n'a pas changé, donc. Toujours aussi désinvolte, négligente, fuyante... Les personnes ne changent pas, tout au long d'une vie. Dès qu'on se retrouve (vraiment), autour d'un thé au café Le Bastille en terrasse (il fait exceptionnellement beau), elle retourne ("un instant, s'il te plaît, je reviens...") téléphoner encore un petit coup... Pas vraiment là. Non seulement elle n'a pas envie de me revoir mais en plus je sens qu'elle a peur. Remuer le passé. Se souvenir. Ça ne lui dit rien. Mais alors pourquoi donc a-t-elle insisté pour que cette rencontre laborieuse ait lieu ? Mon coup de fil aurait suffi. Dans les nouvelles en vrac que toutes deux nous nous donnons l'une de l'autre avec une sorte de précipitation pour que les choses soient vite réglées, comme expédiées, elle lâche à un moment que c'est moi qui l'ai abandonnée (oui, c'est son mot) quand toutes deux étudiantes nous logions dans un hôtel meublé de la rue des Boulets, à Paris... Je ne tiens pas à refaire l'historique. Soudain, j'en ai marre. Envie de rentrer. Un trait tiré cette fois définitivement sur cette amitié de jeunesse qui fait partie intégrante de notre éducation sentimentale. Qu'y a-t-il eu au fond entre nous ? voilà bien la question que je me pose (et re-pose) en reprenant la ligne 1 du métro.

Samedi 28 octobre

Le matin je pratique l'acte d'amour avec mon mari. Parce que c'est samedi. Uniquement pour ça. C'est ce que je ressens. J'en conclus.
En forme de bilan, il reste : 1/ j'aimerais tomber amoureuse mais ça ne vient plus aussi facilement qu'avant. 2/ je ne veux pas coucher avec un homme qui a du ventre. 3/ je ne veux pas d'un vieux. 4/ je ne veux pas d'un jeune non plus qui n'aurait pas de conversation (c'est fréquent, j'ai tenté déjà) et je ne voudrais pas surtout être "la vieille" d'un jeune... (plus que le manque de conversation - parler, après tout, on s'en fiche - c'est cela qui m'arrête... sentir entre nous le décalage)
Donc que reste-t-il ? Un homme de mon âge qui n'a pas (encore) de ventre et dont il n'est pas ridicule pour moi de coucher avec. Je n'en vois qu'un : mon mari. Mais si nous disions constamment ce qui nous passe par la tête, aucun couple, aucun groupe, même, ne pourrait continuer à vivre... Chacun le sait. C'est intuitif. Pour ce qui concerne le sexe, je vais donc continuer ainsi. Mais pour la conversation, l'échange ? Le brin de folie, de tendresse et de fantaisie ? Où vais-je trouver ça? Car bavarder sans faire l'amour, à un moment ou un autre, pour moi, ça n'est pas très intéressant.
Quadrature du cercle. On ne parle pas avec son époux, on couche avec. Et ceux avec lesquels on ne couche pas, il est difficile de parler avec eux sans que ce ne soit à la longue un peu vain...


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