Entre nous deux (41)




Mercredi 1er novembre 2000

Au cinéma nous sommes allés voir, François et moi, le film La captive, de Chantal Ackerman. Durant tout le film il n'a pas cessé de se caresser la joue mal rasée. Ça faisait "scrouch-scrouch" durant les scènes, interminables, où il ne se passait absolument rien... Scrouch scrouch... j'ai beau essayer de lui retirer doucement la main de la joue, rien à faire, il recommence aussitôt après... Compulsif.
Le film : en lui-même, très chiant. Les personnages, glacés et totalement irréels. Mieux vaut lire Proust, La Prisonnière, dont la réalisatrice se serait "inspirée"...

Lundi 6 novembre

"Le siècle de Proust" (Le Magazine littéraire), un passage d'un des articles (de Michel Schneider)
... Proust écrit étrangement que nous ne disposons pas d'un organe pour le baiser. C'est faux : ou ce n'est vrai qu'à considérer que la bouche, les lèvres, la langue servent aussi à parler, et qu'il faudrait un organe pour ne plus parler, pour embrasser les mots. Le baiser est la cessation de la douleur d'avoir à dire pour se faire aimer.
Et écrire ? On écrit parce que personne n'écoute. On écrit pour se taire, pour être aimé sans paroles. On écrit pour embrasser les disparus. Ceux qui nous ont abandonnés, ceux dont nous nous sommes séparés, ceux qui sont morts, ceux que nous avons quittés et cette part de nous-même qui est perdue avec eux. Certes, mais cela ne suffit pas. On écrit  pour perdre, se séparer, tuer les vivants, ne pas mourir avec les morts...

Jeudi 9 novembre

Mon manuscrit revient de chez Stock accompagné d'une lettre-type de refus signée (comme "rageusement") par Jean-Marc Roberts.
Je suis plutôt contente de le récupérer. Moi non plus je ne "croyais pas en lui à cent pour cent, malgré ses réelles qualités" ainsi qu'il est dit dans la lettre de retour. Soulagée, je le suis aussi de pouvoir mettre fin à une attente. Une attente de plus...
Juste avant d'aller relever le courrier, je me suis remise à la lecture de La Recherche, depuis le tout début (dans l'édition des œuvres complètes de Proust, chez Quarto Gallimard)
Page 25, je lis (et relis) : Mais même au point de vue des plus insignifiantes choses de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance comme d'un cahier des charges ou d'un testament; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres.

Mercredi 15 novembre

Dans une librairie du PUF, Boulevard St. Michel (service d'ordre à l'entrée), j'assiste à un débat sur le "17 octobre 1961 : Ratonnades à Paris", avec Pierre Vidal Naquet et Jean-Luc Einaudi. Je dois y retrouver ma fille aînée mais elle arrive trop tard, la sécurité a bouclé les lieux... L'attendant à l'extérieur jusqu'au dernier moment, pour moi aussi, c'est un peu tard : pas de place assise. Je passe deux heures et demie, debout dans le fond de la salle. Mais la soirée est intéressante. En sortant j'achète deux livres disposés sur des tables : Le transfert d'une mémoire, de Benjamin Stora (de l'"Algérie française" au racisme anti-arabe) et La nouvelle guerre d'Algérie, par Djallal Malti, et je signe la pétition "Contre l'oubli du 17 octobre"...

Jeudi 16 octobre

Je touche 6800F pour un texte dont je suis l'auteur. C'est très important pour moi d'être payée pour ce que j'écris. Ça change tout. Et, dans ma vie relationnelle et même sexuelle (quel rapport ? je ne sais pas; de quelles natures en sont les répercussions, je n'en ai pas la moindre idée), cela me redonne confiance en moi. Je me sens plus libre, ou du moins libérée.

Vendredi 17 novembre

Je vais voir seule, au cinéma Ça ira mieux demain (une galerie de névrosés sympas) en espérant que, justement, pour moi ça ira mieux demain car c'est une journée "un peu bof!" comme disent mes filles, où tout a raté.

Mercredi 29 novembre

Encore une fois (cela arrive de plus en plus fréquemment) je vais au cinéma seule voir le film Les blessures assassines. Très bon. Très rude. Une grande maîtrise. Ambiance lourde, homosexuelle, obsessionnelle et incestueuse... Puis quelques jours plus tard, c'est Le Roi danse que je vais voir. Film baroque, échevelé et un peu hystérique sur Lully, amoureux du Roi, qu'il fait danser... 

Mardi 19 décembre

Serge nous emmène, ma fille et moi, récupérer à la fourrière sa voiture qui a été enlevée parce qu'elle l'avait mal garée un jour d'élagage des arbres... Parcours : filer à 16h30 dans le 19ème arrondissement récupérer la carte grise que la mère de Tariq a sur elle (why ?), revenir sur notre secteur pour nous rendre à la police, repartir pour Vitry où se trouve la fourrière... le tout en seulement une heure trente... la fourrière fermant à dix-huit heures...
Serge m'épate. Surtout qu'il sort tout juste d'une visite chez le cardiologue qui lui a trouvé 18 de tension...
(je ne parle plus de lui en ce moment - je ne parle plus de rien qui compte d'ailleurs - mais c'est bien, vraiment très bien, qu'il soit là, de le sentir là, à mes côtés. Sans lui, je ne sais pas où je serais. Le savoir pas loin m'aide énormément)

Lundi 1er janvier 2001

L'an 2000 est passé, attaquons 2001! Dans la jonction entre les deux nous n'avons pas échappé aux pressions, tensions, règlements de compte, engueulades... Cela fait maintenant plusieurs années qu'il en est ainsi, et le caractère de notre aînée y contribue pour beaucoup. Elle ne va pas bien et la famille réunie (Noël) ou la famille éclatée (Nouvel An) provoque en elle un malaise, une crise, et elle a beaucoup de mal à se retenir (quand elle se retient) de ne pas "faire sa fête" à tout le monde... À moi, surtout. Elle m'en veut. Elle m'en veut de trop en faire pour sa sœur, bien sûr, mais pas seulement. D'être "complice" avec elle : pire, d'être sa complice... De me laisser entraîner dans un monde de méchants. D'argent sale, de voitures, d'appartement et de richesses faciles. Elle m'en veut de ne pas avoir d'amis avec qui passer le réveillon, de ne plus supporter personne... De m'éloigner peu à peu de tout. En même temps elle m'en veut d'avoir des amis et de ne pas assez en demander à mon mari... Elle ne nous comprend pas. Elle pense qu'on a "lâché l'affaire", avec la famille, que notre famille n'est plus une famille comme les autres, comme celle de ses amis. Que tout le monde s'en fiche  de tout, que c'est "chacun pour soi", ici... Alors qu'on devrait tout se dire, se coller mutuellement aux basques, et faire tout ce que, elle, juge être bien. À la place du cœur, elle a un tribunal. Elle ne parle que principes, valeurs, travail, prix de l'argent... Elle me gonfle. Elle me fait la morale, me critique, me cherche. Quand elle est là, tu te sens toujours à la merci d'un coup de griffe ou d'un affrontement violent. Et en plus, à côté de tout cela, cerise sur le gâteau, elle impose à chacun de nous ses crises de couple avec Enzo... On dirait qu'ils ne viennent à la maison que pour s'engueuler devant un public, car dans le petit studio qu'ils viennent d'emménager, il n'y a personne pour assister au spectacle. Je dois, moi, être témoin de tout ça. Je suis patiente. Je fais à manger pour tout le monde. Je ne prends pas parti. J'accueille l'un, je console l'autre avec autant d'affection, en me disant que le temps des crises, des pleurs, des départs, des retours, doit bien être vécu. Mais après, lorsque Enzo n'est plus là, dans notre demeure, que la maison est calme, j'aimerais autant que ma propre fille ne vienne pas me tomber dessus pour s'en prendre à moi !
En fait, il faut qu'elle parte. Elle le sait. Elle le sent. Le temps est venu. Elle est un peu "grande" maintenant (21 ans) pour vivre chez Papa-Maman. Mais en même temps elle n'a pas très envie de partir avec ce garçon-là. Et partir seule lui fait peur. Elle dit alors qu'elle n'en a pas les moyens mais ce n'est bien sûr pas seulement à cause de moyens matériels et financiers. Elle souffre de la nostalgie d'une famille (qui n'existe plus) dans laquelle elle était petite. Et heureuse. Mais ne veut pas quitter cette famille-là même si elle n'a plus d'autre existence que dans son souvenir de fillette. Celle que nous formons à présent est faite d'adultes qui vont se détacher, qui se détachent déjà, pour aller vivre autre chose ailleurs. Je n'y peux rien. C'est comme ça. Pas besoin de me prendre à la gorge à tout moment pour obtenir de moi que je change cette situation, pour elle insupportable. Elle n'y peut rien et moi non plus. Elle aura beau pleurer, gueuler sur nous, crier, tempêter, rien n'y fera.
J'ai joué mon rôle. Jusqu'au bout. Maintenant je veux bien continuer à les aider pour de petites choses concrètes, immédiates, mais pour le reste j'apprécierais qu'on me fiche la paix et ne me demande plus rien. Où s'arrêtent les "petites choses" ? Où commence la quête du bonheur impossible ? Les graines sont semées, à elles de les récolter. Elle ne supporte pas que je prenne des distances par rapport à mon rôle de mère. En même temps elle voudrait que j'en fasse moins pour sa sœur, et plus, bien plus, pour elle... Contradiction absolue, mais elle n'est plus à cela près.
Je ne suis pas du tout disposée à pousser la cadette hors du nid pour garder l'aînée qui, pourtant, tarde à s'envoler. C'est cela qui ne va pas.
Pour que la grande parte, moi, j'ai le temps, je ne suis pas pressée. Mais si elle trouve vraiment la vie impossible parmi nous, dans cette famille qui selon elle n'en est plus une, qu'elle s'en aille au lieu de nous mener la vie dure. Je lui ai dit ces choses. Les ai bien formulées avec des mots qui tous revenaient à dire, en gros et en d'autres termes, qu'elle m'emmerde, qu'elle veut une chose et son contraire, qu'elle me demande l'impossible, choisir entre mes deux filles, et qu'il faut qu'elle cesse de se tresser des lauriers tandis qu'elle juge tout ce que fait sa sœur, nul et inadmissible... mais les lui disant, ces paroles, je sentais combien elles étaient inutiles. 
Quelques heures avant elle m'avait agressée, juste avant le réveillon du Nouvel an, alors que j'étais en train de déjeuner - tranquillement - et cette fois j'avais trouvé qu'elle poussait le bouchon un peu loin. Elle avait en plus chargé sa sœur la veille, puis, après moi, ce fut Enzo qui avait eu droit à ses foudres enflammées. Enzo qui n'en pouvait mais. Comme d'habitude. À quoi joue-t-elle ? Pour qui se prend-elle pour se permettre ainsi de ruiner la vie des autres? Tandis qu'elle pleurait à flot dans sa chambre, avec Enzo pour témoin, je suis partie au cinéma voir Marie-Line, film de Medhi Charef. Bon film, qui m'a touchée, même si le trait sur l'immigration est parfois un peu trop appuyé, frisant presque la caricature par moments. Je n'ai pu m'empêcher de songer que ma fille soufrait surtout de ne pas avoir de problèmes majeurs dans sa vie et que du coup elle s'en inventait... J'aurais aimé qu'elle voie ce film - un film que j'ai aimé - mais bien entendu il est hors de question qu'elle regarde ou lise (ou écoute) quelque chose que moi, je lui ai conseillé
Elle s'imagine que je fais "plein de choses" avec sa sœur, qu'elle est exclue de cette entente, mais c'est faux. Avec Mia non plus, je ne fais plus rien. Toutes deux sont bien trop enfermées, chacune à leur façon, dans leur jeunesse, leurs histoires propres et ne font appel à moi que pour des choses d'organisation concrète. Des problèmes, encore et encore à régler (il est vrai plus avec la cadette qu'avec l'aînée) dont elles n'arrivent pas à se dépêtrer. Alors "plein de choses"?... Non, je ne vois pas. Je ne fais rien qui m'intéresse avec elles, et elles croient toutes deux que rien ne m'intéresse et que je ne fais rien...
Bon. Je suis un peu déçue. Tout ce que je fais, je le fais seule. Mais c'est comme ça.
J'ai passé le réveillon avec mon fils, tous les deux seuls dans le bureau, devant la télé, à manger des pizzas. Je ne sais pas si ce n'était pas mon meilleur réveillon de toute ma vie. En tout cas, j'avais conscience de cela : le meilleur parmi tous ceux qui sont derrière moi, et le meilleur - peut-être - de ceux à venir...

Mardi 9 janvier

Ma fille cadette, ça y est, a dix-neuf ans.
Ma fille aînée a décidé d'arrêter son travail.
Je vais au cinéma avec Mia et son amie Carole voir le film "Incassable". Je voudrais que mes enfants le soient, incassables.





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