Entre nous deux (42)
Vendredi
12 janvier 2001
Après que je suis allée chez la coiffeuse, Serge, me
trouvant "jolie", émet le désir de m'embrasser. Pourquoi pas, ça arrive si rarement maintenant... Le baiser est néanmoins interrompu... parce qu'il rigole. S'écartant de moi, il annonce : - Je ris, en pensant : elle
peut dire merci à sa coiffeuse... Et moi, mentalement : Crétin, c'est plutôt toi qui devrais la
remercier...
Donc, le
baiser ne peut pas reprendre.
Qu'est-ce
que les hommes croient ? Qu'on est toujours avide de leurs témoignages de tendresse, ou d'autre chose, qu'on n'attend que ça de leur part ? Qu'il faut les en remercier ? Et de
l'autre côté (versant conjugal), ces phrases que je reçois, qui me tombent dessus (je te l'aurais fait quand même
souvent, dis-donc ?... tu en as besoin, hein ?... il te la faut régulièrement...)... Petites phrases que je
ne supporte pas d'avoir à entendre. Pourtant, ce n'est
pas grave. De les dire, les font simplement jouir. Ça les regarde. On dit ce qu'on veut, après tout, dans ces moments-là...
Ce n'est pas à moi que cela s'adresse. Pas
particulièrement. Mais je trouve ça tellement bête, tellement
"masculin" - l'homme content de soi.
Nous, les femmes, on leur
reproche de ne pas suffisamment parler. Ou bien, quand ils parlent, c'est pour
dire des trucs complètement à côté de la plaque, des mots dont ils s'emparent pour jouir, pas
pour qu'on se comprenne. Quand l'un d'eux lâche
ces paroles stupides (je te l'aurais fait
souvent, tu en avais envie, tu aimes ça...), ce dont j'ai envie plutôt c'est de l'envoyer balader, d'arrêter tout, et mon plaisir soudain s'écarte du sien - l'abandonne. L'illusion d'harmonie
s'effondre en se dissipant, l'entente avec l'autre n'est plus, et vient alors
prendre place, dans les secondes qui suivent, juste avant l'orgasme, un furieux
"jouir quand même". Voilà, à quoi ça nous mène...
Ce qui se
dessine alors : l'irrémédiable séparation d'avec l'autre, même et juste au point culminant de la jouissance.
Par
contre (chez moi), de là naît l'écriture. Le besoin d'écrire. À cause de ces mots vides et
malvenus qui ont pourtant leur force à eux - ne serait-ce parce
qu'ils ont le pouvoir de me faire débander -, je me sens rejetée, renvoyée vers d'autres mots qui
seraient à moi et à moi seule, plutôt que noyée, engloutie dans la béatitude factice de la
satisfaction des sens et de l'illusion de l'amour.
Avec
Serge, cela reste différent tout de même. C'est un homme, et il tombe lui aussi dans pas mal de
panneaux qui leur sont destinés, mais au moins il est un de
ceux, rares, qui ne s'imaginent pas que ce dont on refuse de parler, n'existe pas
de ce fait. Avec lui, on peut parler de tout. Rien ne l'arrête, rien de ne le gêne. Rien ne lui fait mal, ou
plutôt tout.
La
chaleur humaine qui avec lui circule et réchauffe, quand elle s'amasse devant
n'importe quel obstacle ou n'importe quelle cassure, finit toutes par les
lever. Elle brûle intérieurement avec des braises qui laissent des plaies
particulières et des traces de fièvre, comme le feu aux joues, qui est souvent suivi d'une immédiate grande pâleur.
Étant donné son air décontracté, pas pressé pour un sou, presque détaché de tout, fruit d'une longue
habitude dans son maintien mais que je sais purement superficielle, il lui est
difficile de changer. De mon côté je ne peux rien lui promettre de certain. Qui soit
garanti. Je ne veux simplement pas.
- Si !
Non. Je ne suis pas sûre, je dis souvent... Par
contre, je peux te dire, rien qui te ressemble en quoi que ce soit ne m'est
jamais arrivé.
- J'espère bien !
- Bon,
enfin l'amour est une question de rapport de force, et ces rapports de force
changent tout le temps, même entre deux personnes qui
vivent ensemble...
- Surtout entre deux personnes qui... Oui,
je sais cela. Tôt ou tard, j'en ai conscience, tu vas retomber
amoureuse, comme ça, en passant, avec douceur et
légèreté, comme pour rétablir un certain équilibre. Tu te trouveras
quelqu'un à une soirée d'écrivains, sans doute. Ou
ailleurs, dans la rue... Ou invitée avec ton mari chez des gens.
- Pas
chez des gens... Sans toi je ne vais jamais "chez les gens". A des soirées. C'est fini, ça.
- Ton sérieux dans la vie m'amuse... Il frise souvent chez toi une
sorte de mouvement de panique. Tu veux tout dire, tout savoir, car bien
entendu, comme moi, tu es jalouse. Ça me réconforte parfois de le réaliser.
Oui, tu es jalouse. Tu te veux inflexible sur le chapitre de la vérité, et tout en l'étant, car tu as les moyens de l'être, tu trembles de peur. Ce que je continue de me
demander, pourtant, c'est pourquoi tu t'es intéressée à moi...
- Oui,
pourquoi ? Je me le demande aussi. Mais on devrait dire, plutôt que pour quoi, comment
? Tu sais tout autant que moi qu'il est courant de commencer à désirer quelque chose ou
quelqu'un pour de mauvaises raisons et qu'il existe un désir plus profond encore qui vous incite à négliger ces raisons-là...
- Ce
n'est pas très rassurant.
-
Pourquoi ? Quelle que soit la réalité du désir, de ce qui nous a poussé l'un vers l'autre, reconnais que nous avons été sur un nuage de plaisir...
-
"Avons été"...
- Nous
avons, en amour, toute la chance dont nous pouvions rêver, renforcée peut-être par l'étrangeté que nous trouvions l'un dans l'autre... Ces différences, entre nous, ont heureusement contribué à réduire le poids de nos personnalités encombrantes. Ce vieux fardeau que chacun trimbale et
qui constitue je crois ce qu'on appelle une part de notre intimité...
-
Pourquoi ?
- Ben, je
sais pas. Probablement, parce que l'amour est si rare que si l'un l'éprouve, l'autre doit immédiatement
capituler devant lui...
- Ah oui.
La grâce naît de ce qui est enterré profondément.
- La réalité, tu vois, c'est maintenant,
ici. Je la suis par instinct, depuis toi. Et toi, tu protestes contre le temps
perdu. Et tu crains de ne jamais trouver l'issue de cet "ailleurs"
que tu t'aies inventé. Et de devoir le chercher à tâtons pour l'éternité.
- Oui, je
sais. Je sais très bien tout ça. Merci de me le rappeler... Je maintiens pourtant que ce
n'était pas ce que j'étais destiné à devenir. Et puis, ça, tu oublies, tu as tendance à oublier, il y a les affaires courantes à traiter, et dans ma fatigue, mon incapacité à les affronter... Je n'y
arrive pas. J'éprouve dans mon être le balancement indolent de celui qui est sur le point
de chanceler. De perdre connaissance.
Je n'ai
plus d'appétit. Ce n'est pas mon estomac
vide qui me tenaille, mais autre chose. Je ne travaille plus. Le travail est
sans doute l'un des marchés les plus performants que la société a imaginé pour nous sauver tout en nous
protégeant... Mais sous quelles étranges et curieuses formes il finit par survivre et les épouse toutes pendant la durée
du processus..., ça, c'est réellement bluffant. On ne
s'en sépare pas du travail. Jamais. Alors, la
retraite... crois-moi, elle n'a rien de joyeux.
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