Entre nous deux (43)
Ma fille
a eu un accident, à minuit. Ça n'a pas tardé, après l'acquisition de cette fichue bagnole... Un automobiliste lui a
coupé la route alors qu'elle se lançait, le feu passé au vert, propulsant son véhicule contre les plots sur le trottoir, qui ont embouti
tout l'avant. Elle se trouvait avec ses deux copines. Elles n'ont rien eu, pas
une égratignure, rien. Le
lendemain, au garage, quand j'ai vu l'état de la bagnole, j'ai pensé qu'on pourrait rentrer à
la maison et... déboucher le champagne ! Pourquoi ne le fait-on pas pour des choses pareilles qui en valent vraiment la peine? Être en vie ! Rester en vie encore pour un temps...
Malgré tout, je me
demande comment je fais pour m'endormir le soir... Chaque soir.
Et, bien
entendu, elle n'a pas voulu que je dise quoi que ce soit à son père. Déjà ce fut long pour qu'il
accepte l'idée qu'elle se soit procuré une auto... Il n'en est pas encore tout à fait remis. Alors, son premier accident avec...
Mercredi
17 janvier
Je vais
seule au cinéma voir Le placard. J'ai besoin
de me détendre. Je ris beaucoup toute
seule au troisième rang, à la séance de 14h. Ça fait du bien et ça me fait drôle d'entendre mon propre rire.
Mercredi
24 janvier
Cinéma encore, à côté, mais j'aurais dû peut-être pousser plus loin pour
trouver un bon film. Là, Harrisson' Flowers, d'Élie Chouraqui : un film "hollywoodien" dans un décor de tragédie yougoslave... Impression
de malaise. Morale du film (en gros) : il faut cultiver son jardin. ("Harrison, photographe reporter, n'écouta plus les infos et ne fit
plus de photos que de ses fleurs...")
Samedi 27
janvier
À propos de végétaux, dont il faut s'occuper
("faut" et "s'occuper", deux mots de l'éthique du bien-être de notre société, gavée en tout, en toutes choses, que je déteste), je fais un stage avec
le maître pépiniériste japonais, Hiroyoshi.
Quatre heures à le voir tailler, ligaturer
des plants de genévrier avec une dextérité et une créativité impressionnantes...
J'apprends beaucoup et je reviens avec deux futurs bonsaï préformés, des Juniperus horizontalis. Je les ai disposés (un peu vite car rentrant tard il fallait que je prépare le dîner fissa) sur le balcon. Mais le lendemain, en ouvrant la porte de la
loggia pour une autre raison, mes yeux sont tombés
sur les petits arbres ligaturés, et prometteurs j'espère, "en devenir", et là j'ai ressenti une émotion étrange faite à la fois de surprise, de découverte
et d'esthétique. Comme une rencontre... (même si le fil de ligaturage, épais, solide et tortueux, me fait penser à l'appareil que portait mon fils pour faire pousser comme il faut sa jambe...)
Mercredi
31 janvier
Cinéma à Bastille : La ville est
tranquille, de Robert Guédiguian.
La mère prépare la poudre pour sa fille, héroïnomane... et celle, en même temps, de lait pour le
biberon de sa petite-fille...
Un beau
film, pas si dur que ça au fond. Humain trop humain.
Rien de nouveau. Des scènes "appuyées" en trop grand nombre, mais peu importe, il y a un style.
Moi, je
préfère celui-ci à Marius et Jeannette qui était parfois un peu complaisant et qui pourtant avait
rencontré le succès.
À deux reprises, à l'évocation d'une similitude avec
ma vie à moi (la mère et la fille, l'addiction...) j'ai été prise de sanglots irrépressibles me secouant tout le corps.
Je ne
pleure qu'au cinéma, c'est pour ça. Au cinéma, j'accepte (enfin) de me laisser dériver.
Samedi 3
février
La grippe
est entrée dans la maison. Elle a
d'abord frappé fille aînée, puis père, puis sœur, qu'elle a couchée, et pour finir le fiston... Moi, rien. Je passe le
week-end à porter des plateau-repas aux
uns et aux autres... Sympathique.
Le
samedi, François, dont le corps est
bouillant, veut tout de même faire l'amour. Dans cet état ?, je demande. Ça va pas. Tu délires... Il dit que quand on
n'a plus cette envie-là, c'est qu'on est mort. - Eh
bien moi je dois être morte depuis longtemps
sans m'en rendre compte, alors... Cela ne le fait même pas sourire.
À midi, alors que je lui monte
un plateau au lit, il a cette phrase propre à mettre un arrêt à toute bonne intention : "Ah... c'est gentil,
ça... Mais dis-moi, tu n'as pas
peur de perdre toute dignité en t'occupant ainsi de
moi ?... Allez, reconnais..."
Comment
me voit-il ?, bon sang ! Ou plutôt, pourquoi ses mots
doivent-ils toujours refléter, en la soulignant, la manière dont il me voit ? Je m'en passerais bien, franchement...
Il me voit ainsi : fière pour des choses qui n'en
valent pas la peine, pas généreuse ni affectueuse, pas facile au lit, et "dure en
affaire" (c'est ainsi qu'il m'a décrite à quelqu'un, un homme, qui s'est empressé de me le répéter...). Après tout, pourquoi pas. Si c'est de cette façon qu'il veut me voir... Si ça l'arrange. Je m'en tape. Mais
c'est vrai qu'il y a là de quoi décourager toute sorte d'élan entre nous qui serait peut-être encore possible si, de
temps en temps, il se la fermait...
Dimanche
18 février
Ciné "La vérité si je mens 2". Soûlant.
Bruyant. Vulgaire. Mais je suis avec mes trois enfants. En soi, ça représente un bon moment qui
s'autosuffit. Retour à minuit. Avec mon-fils-à-moi, on s'attable devant un plat de nouilles.
Lundi 19
février
Ciné, encore. Cette fois c'est Solange qui m'entraîne voir Les glaneuses et le glaneur, d'Agnès Varda. Je m'y ennuie. Ça
glane, ça glane... et ça parle aussi beaucoup. Je trouve ça un peu long quoique bien filmé. Un "court" aurait suffi. Et surtout Agnès Varda m'agace, sa présence en permanence à l'écran, son côté "je vais vous expliquer
- tout - car vous ne pouvez pas
comprendre", et ses "moi-je"..., le fait aussi qu'elle mette en
scène son obsession de la (sa!)
vieillesse dans un sujet qui n'a rien à voir (les grappilleurs, les
glaneurs, donc, les récupérateurs, quoi). Elle n'a pas choisi entre un documentaire
et son propre journal intime. Ce non-choix pèse
sur tout le film.
Mercredi
21 février
Je ne
sais pas pourquoi (pour quelle raison, d'où ça vient) en ce moment, hommes et femmes confondus, on n'arrête pas de me dire que je suis belle. ("Belle",
"toute belle", "ravissante", "épanouie", "resplendissante"...) Je ne
comprends pas (surtout pensant à ma vie actuelle) mais je
"prends". Encore! Encore!
Jeudi 22
février
Je vais
travailler à l'association Sparadrap. Rencontre avec Françoise, la directrice, et Didier, le président et co-auteur avec moi du recueil pour lequel on m'a
payée, et que Françoise apparemment voudrait entièrement "remanier" : le trouve trop gros, trop
littéraire, ne s'adressant pas
suffisamment aux soignants, se plaçant trop du point de vue des
parents... Bref, je dois revoir ma copie. Je défends
un peu mon texte (pour la forme et pendant deux heures) mais après tout, je m'en fiche, qu'ils en fassent ce qu'ils veulent.
Ce n'est plus tellement mon problème. Ils l'ont acheté (7000F), il leur appartient. Surtout je n'ai ni l'envie ni
le temps de le retravailler encore. Je ne suis plus "dans le truc",
alors ça m'est difficile. Didier
m'agace prodigieusement à ne pas me soutenir plus (il
veut je crois mettre sa patte à lui, de "soignant", justement, sur ce texte, se le réapproprier, en quelque sorte; grand bien lui
fasse!) et il m'énerve aussi à ne rien dire d'autre que quelques phrases
bien senties, destinées à montrer sa culture... À
la fin, Françoise est obligée, car ce n'est pas clair, de lui demander son avis qui, je
le sens, va me tomber dessus : - Oui, hmm... (se racle le gorge) moi aussi je
trouve ce texte littéraire. Mais chez moi, ce n'est
pas une critique. C'est un compliment. Si j'écrivais,
j'écrirais comme ça...
Qu'il me
soutienne alors, face à la directrice... D'autant
plus qu'il en est co-auteur. Mais je suppose que d'autres critères qu'éditoriaux et liés à l'association elle-même jouent, qui m' échappent. Donc, laissons-les
agir. J'ai fait le job.
Mardi 13
mars
Mon fils
a fait une rédaction sur le thème de "la désobéissance aux parents". Il
me la fait relire. Une phrase sibylline m'interpelle : "La culpabilité m'atteignait rarement dans ce genre de cas." Il écrit bien, le petit chameau...
Jeudi 15
mars
Assemblée générale (annuelle) de Sparadrap.
Je prends la parole à la fin pour rappeler à toute l'équipe que l'institution
hospitalière secrète par elle-même et de par nature, du pouvoir, et que ce que les parents attendent de l'Association, c'est un contre-pouvoir
et non pas une petite entreprise commerciale ronronnante qui vend des
"produits" à cette institution... Cela
plombe un peu l'ambiance, mais impression d'avoir été entendue. Cette phrase, cela fait deux heures (que dis-je? deux années, oui...) que je voulais la
prononcer mais j'avais la bouche tellement remplie par ma langue (sensation
physique) que rien, aucune parole ne pouvait se frayer un chemin. Elle restait
bloquée dans le cerveau, comme une idée fixe.
Lundi 19
mars
Depuis
que François a découvert (et se l'est fait confirmer par son aînée) que sa fille cadette s'est bien acheté une voiture et a eu un accident avec, il fait la
tronche. Bien sûr, il a en effet manqué pas mal d'"épisodes" et il n'accepte pas de
ne pas avoir été averti. Mais cela relève du fait qu'avec lui tout
dialogue est impossible et que tout a commencé
lorsqu'il lui a dit : "Je t'interdis de t'acheter une voiture." Or,
ce qu'il refuse de voir, c'est que sa fille, de par son mode de vie (parloir,
fac, tournages...) en a réellement besoin : ce n'est pas
une jeune fille comme les autres.
Comme d'habitude, comme toujours depuis que ses filles ont grandi, je retrouve alors ce même scénario du père vexé qui pendant des mois n'a pas cherché à comprendre, ne s'est jamais
penché sur la réalité de la vie de ses enfants en
posant des questions précises, concrètes, avec tact, hormis celle - classique, datant des années 50-60 - de "comment ça se passe à la fac ?" (avant c'était "au lycée", "au collège", "à l'école"...); rien n'a changé pour lui. Rien ne bouge et ne doit bouger.
Et
l'homme vexé d'être "tenu à l'écart" (moi non plus, notre fille, qu'est-ce qu'il croit, ne m'a pas demandé mon avis pour l'achat de la voiture, elle a pris mon chèque et c'est tout; je ne l'ai découvert qu'en furetant dans ses affaires), le père qui s'est toujours tenu à
distance - pour ne pas être ennuyé, contrarié - que moi aussi (mea culpa) je voulais
protéger en ne disant rien, en
supportant tout toute seule, le maintenant à
l'abri de la vraie vie des siens, subitement n'admet pas la réalité des choses qu'il a toujours chercher à fuir, et se ferme comme une huître, air souffrant, refusant toute parole, un quelconque
dialogue, s'enfermant dans sa paranoïa et se trouvant tout un tas
de bonnes raisons de se comporter de la sorte depuis des lustres sans jamais vouloir entendre celles des autres...
Et moi -
vis-à-vis de moi - et plus loin,
bien au-delà de la transgression du
"non" paternel que j'ai laissé mes filles effectuer, je sais
que ce qu'il me fait payer en me faisant la tête
ainsi pendant des jours, c'est tout autre chose. Autre chose qui s'appelle Serge.
"Là où ça était, j'adviens."
(20 ans
que Jacques Lacan est mort, un certain 9 septembre 1981)

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