Entre nous deux (44)
Samedi 9
juin 2001
Je lis Le Bien
des absents, d'Elias Sanbar, que Serge m'a prêté. En même temps, à la télé, je vois sur Planète un reportage sur le même sujet : "Palestine, 1948, la Catastrophe". La
violence des israéliens à arracher les palestiniens à
leurs terres : leur façon odieuse de les trier, les
femmes, les enfants, les hommes, de leur refuser de l'eau pour boire, de les éliminer physiquement quand cela se présente...
Ça rappelle bien quelque chose,
non ? Les juifs, en 42, les kosovars, en 99, et cetera...
Mardi 19
juin
Alors que
je suis actuellement en pleine lecture du livre de Michel Warschawski, Israël
- Palestine Le
défi binational, dans lequel il écrit que la guerre qui a fait naître Israël a été une guerre d'épuration ethnique, je rencontre Serge - comme chaque jour -
et celui-ci soudain s'insurge contre la façon, désinvolte, dit-il, dont a été annoncée (dans le journal de la nuit,
sur la 2) la plainte, déposée en Belgique, pour crime contre l'humanité contre Ariel Sharon. Au cours des massacres de Sabra et
Chatila, en septembre 1982, où 800 réfugiés, essentiellement des femmes,
des enfants et des vieillards ont été massacrés par les milices chrétiennes, avec l'assentiment de ce dernier, et l'heure des comptes a sonné. Selon Serge, ce ne serait "pas le moment" de revenir là-dessus, alors qu'on est en pleine négociations. C'est, dit-il, une manœuvre politique. Je ne suis pas d'accord avec lui. Même si je me suis promis de ne plus intervenir sur ces
sujets-là, j'avance quelques bribes de
commentaires que je dispose entre nous tout en sachant que, pour lui, du moment que l'on n'est pas juif,
sur la question, on reste toujours un amateur mal informé... quand on ne va pas jusqu'à se montrer un antisémite potentiel... On ne peut pas
parler de ça - on n'y connaît rien - on ne sait pas, comme lui sait...
Or, cette
fois, je me risque à rétorquer que ce n'est jamais à
dire vrai le "bon moment" pour être convoqué et jugé pour crime contre l'humanité, mais qu'il n'est jamais non plus trop tard et qu'aucune
politique ne peut justifier un massacre. Le ton monte alors entre nous et il me
fait le coup (classique) de me prendre pour son élève, me réexpliquant tout, depuis le début. Les bras tendus sur le volant de la voiture à l'arrêt, le profil dur, dirigé vers l'alignement des arbres de l'allée du bois où nous nous sommes garés, il consacre les vingt minutes qu'il nous reste avant
d'avoir à prononcer le fatidique
"il faut qu'on y aille" à me faire admettre que j'ai
tout à apprendre - de lui.
Il y a
pourtant bien longtemps que je chemine seule, y compris dans ce domaine-là qui est son champ de prédilection,
et que je n'ose même plus lui en parler spontanément comme je le faisais auparavant, car mon cheminement propre n'a rien à voir avec le sien. Pour moi,
il n'y a pas "des arabes", mais des palestiniens, des algériens, des tunisiens, des marocains, et cetera... Et il n'y
a pas "des juifs", mais des israéliens, des allemands, des
russes, des français, des américains, et il y a des juifs tunisiens, marocains... Ce sont les nazis qui ont fait de la
judéité une entité identitaire, et le sionisme a
repris, en l'inversant, cette exclusion.
- Est-ce
que tu sais, au moins, demande-t-il en se tournant enfin vers moi, combien de
faits antijuifs (actions violentes, injures, menaces) depuis la dernière vague antijuive mondiale, qui a débuté, je te rappelle, en octobre 2000, avec la 2ème Intifada, il y a eu en France ?...
- Non,
mais tu vas me le dire...
- Les chiffres bien sûr ne mentionnent que les violences qui ont
donné lieu à un dépôt de plainte, car tous ceux qui en sont victimes ne portent
pas plainte. Eh bien il y en a eu 82 en 1999... et 744 en 2000, et l'on s'achemine
jusqu'à presque 900 en 2001,
probablement, l'année n'est pas encore terminée...
- Comment
tu peux savoir alors ?
- Ce sont pour l'instant des évaluations d'un phénomène en progression mais aussi des données stables qui évoluent compte tenu du contexte et des circonstances. Et le processus semble enclenché. L'antisémitisme nouveau, avec ses pics
de judéophobie, touche particulièrement la France. On ne le dit pas mais c'est un fait, une
réalité...
- Comment
tu expliques... ce renouveau. Je veux dire actuellement...
- Eh bien
l'antisionisme radical s'exprime ouvertement même
s'il a toujours été là et il va de pair avec un déplacement droite-gauche, le point de fixation politique de
la judéophobie militante, dans les
pays occidentaux se situant désormais à l'extrême-gauche (anti-impérialisme et anticapitaliste radical visant la destruction
d'Israël). C'est une vision misérabiliste du Palestinien par essence victime, source de
compassion et d'indignation morale qui nourrissent le désir de vengeance. Le discours néogauchiste met en avant la cause palestinienne, cause généralement admise par tout le
monde, des humiliés et des discriminés. Ce qui fournit souvent un alibi qui
permet de diaboliser sans aucune voix pour se lever en face, l'État juif - précisément en tant qu'il est juif...
- Je ne
suis pas aussi informée que toi, mais si je me place
sous un angle différent, disons plus
philosophique que politique, je me dis que contrairement à ce qu'avançait Hobbes qui pensait que
s'il n'y a pas de puissance pour les tenir, les hommes n'ont pas de plaisir à vivre avec les autres mais seulement de la difficulté - de grandes difficultés
- on peut tout de même se dire qu'il y a un
pouvoir dont nous bénéficions par nous-mêmes, quand nous le voulons, qui
est celui de reconnaître nos propres erreurs...
Qu'en dis-tu ?
- Mouais...
Je vais y réfléchir. Je te dirai ça. Il faut qu'on y aille, là.
Après cet échange, je me mets à penser à lui et à son refus constant de lire des choses que je lui passe ou
de regarder des cassettes que je lui enregistre. Il y a chez lui un
autoritarisme de la pensée et de la vision idéologique du monde, que j'admettais autrefois difficilement
et qu'à présent je contourne. Je n'essaie plus de le faire évoluer, de s'ouvrir. J'ai renoncé à lui faire lire quoi que ce
soit - y compris mes propres textes - tant qu'il y a en lui une résistance puissante, comme celle que je viens de voir réapparaître, et qu'il préfère présenter toujours comme étant de la simple paresse. Ou
fatigue. Au choix. Cela va ensemble. Je n'y crois pas une seconde. Il est loin d'être paresseux quand il s'agit de sujets qui le passionnent.
Il veut être celui qui sait mais en même temps, refusant disons tout effort pédagogique vers l'autre en se plaçant dans une réelle volonté d'ouverture et d'échange, il exige qu'on le
croie sur parole, qu'on l'approuve parce
que c'est lui, qu'on lui
fasse confiance les yeux fermés, du seul fait qu'on l'aime.
Que je l'aime.
Remarque, il n'est pas le seul des hommes dans mon entourage à procéder ainsi. Et je n'en suis
plus là, Dieu merci, avec aucun
d'eux.

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