Entre nous deux (46)
Mardi 4
septembre 2001
Dentiste.
On part pour de longs travaux.
Lundi 10
septembre
Dentiste.
Mardi 11
septembre
Attentats
aux USA : 6000 morts. Ou victimes.
On ne
sait rien ou pas grand-chose. On ne fait que voir. Voir en boucle les deux
tours jumelles en flammes qui peu à peu s'effondrent, et le ciel
de Manhattan, noircir en pleine matinée. Que voit-on ? Que sait-on ?
Deux avions ont été projetés sur les tours. Je suis avec
Serge à Bercy 2, dans le magasin
Carrefour. Nous déambulons distraitement dans
les rayons, au niveau 2, celui des téléviseurs, appareils audio... quand soudain, sur tous les écrans alignés, ou presque tous, ceux qui
sont en démonstration sur la chaîne d'information de LCI, le feu, la fumée, la panique, on n'ose le croire mais on le voit, des corps
qui chutent... Le ciel, cramoisi, occupe tout le champ visuel. L'étage du magasin s'arrête de respirer. Clients, employés, vendeurs, chacun est là, stoppé dans sa vie anodine, ou son
travail régulier. Il n'y a plus de
courses à faire, plus rien à acheter... Plus rien à voir non plus. Mais on
attend. Comme si d'attendre allait nous délivrer du cauchemar.
Serge
suggère que l'on aille reprendre
l'auto pour écouter en rentrant les infos.
Sans passer par la case "caisses", à
l'entrée. Nous remettons donc les articles pris en rayon. Bien sagement. Poliment. Exactement à
l'endroit où on les avait trouvés. Chaque chose à sa place. Pour ne
pas céder à la panique. Se diriger vers le parking en empruntant l'escalator. Comme pour une évacuation maîtrisée. Dans le calme. Redescendre. On ne dit rien. Dans la
voiture, sur France Info, on apprend que deux avions ont été projetés sur les tours du World
Trade Center, un troisième sur le Pentagone, siège du département de la Défense, à Washington, et qu'un quatrième s'est écrasé en Pennsylvanie. "Deux jours seulement, fait remarquer
Serge, après l'attentat-suicide qui a tué le commandant Massoud..." Il met le contact.
Il est 16h10,
nous rentrons. On a coupé le son de l'autoradio car
impossible de réentendre toutes les trois
minutes les mêmes flash effrayants et
incompréhensibles qui s'inscrivent en
nous comme les images des écrans télévisés s'y sont déjà fichées. Le silence. La circulation
sur le périphérique. Plus fluide, il semblerait. À moins que ce ne soit à cause de l'heure...
Quand les
événements frappent tout le monde de la même façon, on ne mesure pas les
choses de façon habituelle. Pas d'échappée à l'intérieur de soi possible. Chacun logé
à la même enseigne.
Cette
impression (on n'a que le domaine flou de l'impression pour le moment à quoi s'accrocher) que ce drame - peut-on parler de drame ?
aucun mot attribué ne convient... ce
"carnage pieux", comme d'aucuns l'appelleront plus tard - révèle en nous une extrême vulnérabilité et le sentiment que, de toute urgence, il faut être auprès de ceux qu'on aime, sortir
de la léthargie, du repli sur soi...
Mercredi
12 septembre
Cette
nuit-là, j'ai sombré dans un profond sommeil, n'importe comment, à la fois dans et sur la couette. J'avais l'impression d'être bouffie et maussade, d'avoir un trop plein de sang et
en même temps d'être toute desséchée. Pas assez de fluides. Seulement trop de matière sanguine qui me vaudrait des ennuis. Qu'il me faudrait à tout prix évacuer.
Jeudi 13
septembre
Dentiste, le matin. L'après-midi je vais au cinéma seule voir La pianiste, de Michael Haneke, avec
Isabelle Huppert et Benoît Magimel. Un beau film, dur
et troublant, sur la névrose et la frustration
sexuelle. Pour une fois, ce n'est pas l'homme qui est obsédé du cul et pervers, mais la
femme. C'est "son truc", à Haneke.
Samedi 15
septembre
J'assiste
au mariage d'Icham, ami de ma fille aînée, avec son copain Enzo et mon fils. Mariage marocain
traditionnel. Nous rentrons à deux heures du matin. Je
danse sur de la musique raï. Le père d'Icham, veuf, est complètement
soûl. Avec ses deux fils, nous
devons le traîner dans un coin.
Dans la
vie réelle, il faut sortir du petit
cercle qui enferme deux ou trois personnes au sein la même histoire d'amour. Essayez un peu de rester à l'intérieur. Et voyez combien de
temps vous tiendrez.
Dimanche
16 septembre
J'ai les
yeux tristes à présent. Je sens que j'ai les yeux tristes. Un jour un homme
m'avait dit ça "tu as les yeux tristes"
et ça m'avait horriblement attristée. Ce n'était pas le cas, alors. C'était faux. Seulement sa façon
à lui qu'il avait de me voir.
Ou bien parce que je lui avais refusé quelque chose et qu'il
voulait me faire mal. Mais maintenant, c'est vrai. J'ai les yeux tristes, oui.
Mais cette tristesse reflète plus la forme de mon émotion qu'un pessimisme quelconque et général sur la vie.
Lundi 17
septembre
Dentiste.
Mes ennuis ont repris le dessus, alors que je me mets au lit, sans draps, dans
le noir. Ils s'emparent de moi dans une terrible étreinte
de feu. Vont pas me laisser.
Et ce que
j'éprouve à propos de ces ténèbres et de cette peur - toujours là - pareille à l'amoncellement de nuages
noirs qui planent au-dehors, menaçants, je l'ignore, je fais
semblant d'y être indifférente. J'accède à quelque chose qui aurait dû
rester fermé. C'est bien plus affreux que
triste, pour moi. Mais c'est comme ça.
En gros,
rien de ce que j'avais prévu au départ.
Mardi 18
septembre
Quel
livre vaut l'arbre dont il est fait ?
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