Entre nous deux (47)
Mercredi
19 septembre 2001
Je
voulais parler de Serge à quelqu'un. Je me suis confiée à lui. Je lui ai raconté (peu à peu, pas en un seul morceau, ça a pris du temps et de nombreuses rencontres) toute
l'histoire. À la fin, il a dit : Attends, tu vas voir, tu n'es pas encore au bout de tes peines... J'ai très bien entendu. Il pensait à
lui, bien sûr. À qui d'autre ? Les confidents pensent toujours d'abord à eux-mêmes, c'est pour cela qu'il ne
sert vraiment à rien de faire des
confidences. Il me parlait de choses et d'autres qui n'avaient rien à voir avec ce que je venais de lui raconter.
N'en
pouvant plus, et pour revenir au sujet, je l'interromps.
- Bon,
d'accord. Je vois. Mais quel rapport avec ce que tu as dit ?
- J'ai
dit quoi ?
- Que je
n'étais pas arrivée au bout de mes peines...
- J'ai
dit ça, ah bon ?... Quel rapport, je sais
plus... Je voulais sans doute dire que tu as été déçue en amour, et que tu le
seras encore. Oui, ça doit être ça... Et ne sais-tu donc pas
qu'il existe un tas d'autres domaines où l'on peut être déçu ?
- ...
- Voyons,
ma belle, tu as de la chance, crois-moi, de pouvoir encore être "déçue en amour"... Ce n'est
pas le cas de tout le monde. Et d'ailleurs, plus tard, ce sera peut-être pire...
J'ai fait
celle qui ne comprend pas mais je savais pertinemment ce qu'il essayait, certes
maladroitement, de dire.
Ce n'est
pas que la vie doive un jour se terminer qui fait problème, mais qu'elle doit finir sur tant de déceptions, sur tellement de choses non résolues et que notre être finisse par flancher. Et
ce que je sais (je lui ai alors dit), c'est que l'on ne peut pas vivre (en tout
cas, moi je ne le puis) sans quelque chose d'infiniment grand et puissant...
J'ai tenté, à mon tour, de lui expliquer
que ce que je voulais c'est être tout le temps avec lui.
Mais la possession, à quoi la présence permanente nous expose, n'existe pas. Non, non. On ne
possède personne. On ne détient, sans même pouvoir le retenir, que le
moment. Et encore. Est-ce que ça s'appelle vraiment
"posséder" quand il s'agit du
moment ?... Mais ce moment, que l'on a ardemment souhaité, durant le temps où il vit comme souhait, il vit
malgré son négatif, en dépit du fait qu'il ne vivra pas
longtemps (on le sait bien). C'est pourquoi tous nous nous obstinons à fabriquer les marques
de la possession. Des actes, des certificats, des alliances, des pactes... Et même, des enfants. Enfin tout un tas de signes que l'on croit
permanents. Dont la permanence est pour ainsi dire garantie.
Vendredi
21 septembre
Il a fait chaud ce jour. J'ai oublié à quel point il faisait chaud ce matin, parce que, au moment de partir, je sortais de la douche et que je m'étais aspergée avec de l'eau froide. Et qu'au retour la chaleur n'était qu'une partie du désastre général.
Il y a eu une explosion à Toulouse : 29 morts, 2000 blessés.
Lundi 24
septembre
Dentiste à 14h. Les jours ordinaires sont comme un voile. Un pan de tissu qui protège et qui fausse le regard.
Mardi 25
septembre
Départ de ma fille aînée pour Madrid, où elle va étudier.
"Maman,
j'ai raté l'avion" : ça commence ainsi. À Roissy, l'ambiance est
tendue. Il règne un curieux silence.
L'employée, à l'enregistrement, essaie de la faire embarquer malgré son retard, en appelant à bord de l'avion : "C'est une jeune
personne, seule..." Tout juste si elle ne dit pas "blanche".
Mais rien n'y fait, on ne la laisse pas embarquer au dernier moment. Elle prend
le suivant... Moi, je m'en retourne. Je ne peux pas attendre. Il y a les autres à la maison. Je ne la verrai plus pendant un an. En quittant l'aéroport, je croise Patrick Devedjian.
Mercredi
26 septembre
Dentiste,
le matin. Carlos, mon ami argentin, me téléphone. Il souhaite m'inviter à
dîner, un soir. Il fera la
cuisine. Cela me fait plaisir. Je suis contente d'avoir quelques amis encore,
moi qui ai parfois l'impression de ne plus voir personne, de ne plus appeler
personne. Je suis là, avec l'oiseau et le lapin
que j'ai adopté pour ma fille pendant que
nous étions en Corse, et qui depuis
ne s'en occupe plus du tout. Elle me l'a laissé sur les bras. Je m'applique à bien m'en occuper, à le rendre heureux, tandis
qu'autour de moi le monde explose, les vies perdues se comptant par milliers...
Nous
sommes tous tellement vulnérables.
Samedi 29
septembre
Seule, au
Salon de l'animal de compagnie, dans une des salles d'exposition de Parc
Floral. J'y vais pour voir des oiseaux et des lapins (autres que les miens).
Cela me fatigue beaucoup. Aucun intérêt. Pour me redonner un petit coup de fouet, je m'achète un thé au goût infect, dans un gobelet en carton. J'ai l'impression
qu'il a été fait avec du foin pour lapin souillé... Il y a du monde, beaucoup de monde. Je constate que les
Français sont très friands de petits animaux. Beaucoup de jeunes couples
notamment ressortent du salon avec une petite boîte
contenant un lapin nain ou autre NAC, hamster, bestiole en tous genres. Je me dis que lorsqu'ils auront un
enfant, la pauvre petite bête sera laissée pour compte...
Mardi 2
octobre
Dentiste
15h30. Après, j'ai dormi. Le genre de sommeil qu'on trouve seulement après avoir versé beaucoup de larmes.
Mercredi
3 octobre
Rendez-vous
chez le parodontologue, à 16h50 (1800F!).
Le
matin-midi nous sommes allés voir le chirurgien à l'hôpital en consultation, pour
notre fils. Nous avons rendez-vous à 10h15 et pourtant nous
passons à 12h30, son dossier n'ayant
pas été "sorti des archives", et de ce fait aucune radio
n'ayant été demandée lors de notre arrivée... C'est du moins
l'explication compliquée que l'on nous donne pour ce
très long retard. Nous attendons
une heure pour rien, dans le vide, sans que personne ne nous demande quoi que ce soit, puis encore une heure avant de remonter la
file de la radiologie. La mère d'une fille d'environ douze
ans pète un plomb dans la salle
d'attente, ne voyant pas sa fille revenir de la radio, où elle aurait voulu l'accompagner, ce qui ne lui a pas été permis. Elle s'exclame, en se
levant brusquement de sa chaise : Je veux la voir ! Un enfant sans sa mère, à l'hôpital, est foutu ! La dernière
fois, en lui faisant la radio, on lui a cassé
la clavicule!...
Ainsi,
nous retrouvons la douce ambiance des hôpitaux de Paris. C'est
reparti. L'atmosphère délétère qui règne dans les salles d'attente
où l'on est entreposés, famille par famille, et partout ailleurs, dans les services, n'a pas changé. L'angoisse latente des parents et la nervosité des enfants y est
toujours palpable. Les heures perdues à ne rien faire qu'attendre. La
bureaucratie. L'arbitraire.
La mère a raison, sans doute, mais
je n'ai pas envie de la soutenir face à la secrétaire (très sotte et sur la défensive, cela va sans dire)
car il y a dans la salle d'attente deux toutes jeunes mamans avec chacune un bébé de trois semaines sur les
bras et je ne tiens pas à leur faire perdre leurs
illusions d'un coup en disant que c'est vrai, l'hôpital
n'est pas tendre avec nos enfants... Que c'est une suite de mauvaises expériences que l'on doit y subir qui peut entraîner de tels comportements affolés chez une maman et que, moi aussi,
je pourrais en témoigner. J'espère pour elle, ces deux jeunes mères, qu'elles n'auront pas à
revenir, pour leurs bébés, jusqu'à l'âge de douze ans, comme nous... Qu'elles ne font que passer par la case Hôpital.
Pour mon
fils, c'est dans un an que cela doit recommencer. Le deuxième allongement de l'os de sa jambe gauche est prévu pour la rentrée prochaine. Il faudra encore
lui faire gagner quatre centimètres. Le chirurgien, quand
enfin nous nous trouvons devant lui, balaye ma suggestion de pratiquer
l'intervention juste avant les vacances d'été (afin qu'il n'ait pas à
aller en classe en centre de rééducation) en arguant du fait
que l'été l'activité médicale est trop ralentie pour bien prendre en charge la
suite du traitement qui n'est pas chirurgicale. Il préfère "à la rentrée 2002", en septembre, ou
octobre... Cela reste à voir. On n'en sait pas plus. Après trois longues heures d'attente. Comme toujours, ce n'est pas nous qui décidons.
Samedi 6
octobre
Je suis
totalement épuisée par mon opération de la gencive d'il y a
deux jours. Je ne dois pas boire de vin. Sous antibiotiques. Manger froid, et
mou. On ne fait pas l'amour-du-samedi et le dimanche François est grognon - silencieux. Il quitte la table juste après le repas du midi et s'en va tout l'après-midi.
Qui va
m'aimer ? Est-ce que cela va revenir un jour ? L'habitude de l'aimer, lui, ne m'a pas encore quittée. Je ne suis pas au bout de mes peines...
J'ai 48
ans.

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