Entre nous deux (52)
Dimanche 20 janvier 2002
J'aime
assez l'année qui commence. Pas celle-ci en particulier mais tout début d'année. J'en aime d'abord ses
feuilles vierges, les pages blanches qu'il y aura à remplir ainsi qu'il me sera
donné d'en remplir les jours. Je sais très bien que je n'occuperai que les
jours, et pas les pages, je n'aurai pas le temps ; mais tout reste encore
possible, en chaque début d'année.
Demain
il faut que j'appelle le bottier-orthopédiste pour lui faire faire une talonnette
à l'intérieur de la basket gauche de mon fils. J'y ai pensé souvent, ce
dimanche. Non que ce me soit pénible d'avoir à faire cette démarche, au
contraire, ce n'est pas une corvée, je suis plutôt toujours assez contente à
l'idée de l'amélioration de la qualité de vie de mes proches (eux, et mes bêtes).
Et là, mon fils commençait depuis environ six mois déjà (comment d'ailleurs
n'ai-je pas réagi plutôt?) d'avoir une douleur « de type sciatique »
tout du long de la jambe, droite, cette fois, à cause de l'écart qui s'agrandit
entre ses deux jambes en cours de croissance.
Ma
fille aînée m'a appelée hier soir, de Madrid. Elle avait ses règles et voulait
parler à sa maman. Ensuite, elle a voulu parler aussi à son papa, ce qui fait
que je n'ai même pas eu le temps de lui parler de moi. L'après-midi j'avais
regardé sur Planète pendant trois
heures The Life of Birds, un documentaire à plusieurs
volets, de David Attenborough. Ça n'aurait pas intéressé ma fille que je lui
parle de ça, j'imagine, et pourtant j'ai souvent pensé à elle durant l'émission,
peut-être à cause de la "sortie du nid"...
Lundi 21 janvier
Je
voudrais que tout soit bien, partout, que toute chose soit parfaite. La
perfection chacun le sait n'est pas de ce monde. Mais je ne veux pas renoncer à
m'en approcher. En regardant avec attention la vie des oiseaux se dérouler sous
mes yeux ébahis, je me suis rendu compte que je leur ressemble en un grand
nombre de points. Cette manie de tout arranger, tout installer en permanence,
cette façon méticuleuse de fabriquer leur nid, de préparer avec ingéniosité,
esthétisme et acharnement presque, un espace afin d'y donner la vie, cet entêtement
à survivre dont à chaque instant ils font preuve... Mais j'ai pu aussi observer
à loisir durant ces trois heures de visionnage, qu’il y a chez les oiseaux un
certain nombre de comportements qu'on a toujours crus comme étant exclusivement
"humains" : fidélité, polygamie, séduction, caractère volage ou
possessif, abandon des petits, sacrifice pour eux, sélection, héritage, apprentissage,
adoption, rapt de petits des autres, intégration, maltraitance, ruse,
faux-semblants... Parmi la gent ailée, on trouve aussi bien des profiteurs, des
squatteurs, des esclaves, des dominants et des dominés, des exclus... Bref,
nous les hommes, nous n'aurions rien créé de remarquable dans nos attitudes et
comportements, seulement parce qu'on est homme.
"Ils
dorment et nous veillons", disait Diderot en parlant des animaux. Il parlait
essentiellement des végétaux, mais Élisabeth de Fontenay n'a pas tort non plus
de vouloir d'élargir ce propos aux bêtes, autres êtres vivants. Ils dorment et nous veillons... Pas si sûr... Cette
distinction en faveur de l'animal humain prétentieuse. Hommes et bêtes, tous
nous dormons quand nous ne sommes pas obligés - là, tout de suite, dans l'immédiat
- de veiller à ne pas mourir…
Nous
n'avons pas inventé grand-chose par rapport aux oiseaux, en tout cas. Si, il y
a peut-être un comportement que je n'ai pas vu chez eux (je parle de ceux dans
la nature, pas ceux en captivité) : le viol. S'il existe chez les mammifères,
dont l'homme fait partie, on n'en décèle aucune trace chez les oiseaux pour
lesquels la recherche de partenaire passe par le chant, la parade, la construction
artistique du nid et chez lesquels c'est la femelle qui fait son choix, prévenant
l'élu d'un simple petit coup de bec sur la tête...
Le
viol et la pédophilie, les oiseaux ne connaissent pas. Cela reste typiquement
humain. Quelqu'un s'étonnait l'autre jour que la pédophilie puisse
s'accompagner souvent d'actes de barbarie... Cette personne se demandait
pourquoi il n'était pas possible d'"aimer" les enfants sans brutalité,
sans "faire de dégâts"... Mais le viol en soi est un acte de barbarie !
Il conduit au meurtre. Les enfants, on ne doit pas y toucher. Un point, c'est
tout. De quel droit met-on la main sur eux ? Qui ou quoi, quelle instance,
quelle pulsion non maîtrisée y autoriseraient l’adulte, le permettraient ? Au
nom de quelle règle ? Parce qu’ils sont « petits » ? J'ai
entendu un homosexuel s'insurger contre l'attitude de certains, ayant la même
orientation sexuelle que lui, qui ont tendance à rentrer la tête dans les épaules
lorsqu'on évoque la pédophilie, à refuser d'admettre, quelle que soit cette
option, ce choix de vie, qu'un enfant, on ne doit pas y toucher. Cette attitude
pas très claire chez les homos, disait-il, contribuerait selon lui à entretenir
la confusion entre l'homosexualité et la pédosexualité, donc à accroître
l'homophobie…
Peut-être
faudrait-il changer un mot dans le vocabulaire. Les confusions viennent le plus
souvent du mauvais usage que l’on fait des mots. Je ne vois pas en quoi la pédophilie
("amour des enfants") peut évoquer cette réalité, qui est au
contraire une haine de ceux-ci, quand l'attraction qu'on a pour eux n'est que
la passion dévorante de tuer justement en eux l'enfance, de les en voler, de
les soumettre, de les briser à tout jamais. Quel est cet amour qui regarde en
voyeur ? Qui touche en manipulateur. Qui viole en pervers et qui tue en
barbare. Quel est-il cet "amour" ? Au nom de quel principe de plaisir
doit-on l'accepter, le reconnaître comme étant "humain"? Et partout,
tout le monde ne cesse de parler de "pédophiles"... Il faudrait déjà
commencer par regarder le mot lui-même en face. Ce qu'il charrie depuis des siècles.
Combien dans le mot déjà, rien que le mot, se trouve une certaine complaisance.
Que voulez-vous, j'aime les enfants...
Je n'y peux rien. C'est comme ça...
Il
a été constaté que la plupart des actes pédophiliques ont lieu au cœur de la
famille, sont commis par des proches-trop-proches… À cause de la proximité (et
la facilité d’accès) entre le prédateur et sa jeune proie. À portée de main. La
raison, s'il faut en trouver une à un tel dysfonctionnement, c'est que
personne, nulle part, n'a trouvé à redire dans le fait que l'amour impliquerait
une chosification de l'aimé…
Et
si l'on proposait le terme de "pédophobie", plutôt ?
Jeudi 24 janvier
Vu
le film Le peuple migrateur, de
Jacques Perrin. Sentiment que nous n'habitons pas la même planète que ces
oiseaux qui parcourent des milliers de kilomètres chaque année, traversant,
survolant des paysages d'une beauté incroyable, rencontrant beaucoup d’embûches,
d’obstacles qu’on n’imagine pas, tout n’est pas rose dans le ciel bleu… Ils
sont d'une force et d’une endurance à vous couper le souffle, on les suit
laborieusement, sans posséder un centième de leur aisance, comme si nous-mêmes
nous volions derrière eux, asphyxiés de grand air, enivrés de toutes ces lumières.
J'ai failli m'endormir par moments, non par ennui mais plutôt au contraire à
cause du sentiment de me retrouver enfin dans mon élément naturel, au cœur des
plus agréables de mes songes, comme en celui de mes pires cauchemars...
Cela
n'a rien à voir, mais je voudrais mentionner ici que je n'aime pas l'usage
abusif de l'expression "on va dire", que l'on entend sortir depuis
quelque temps de toutes les bouches. En prenant rendez-vous avec l'orthopédiste
pour mon fils, celui-ci m'a dit au téléphone : "Voyons… on va dire seize
heures, c'est plus sûr...", et je fus tout étonnée de redécouvrir enfin le
véritable usage (galvaudé) de cette expression, qui lorsqu'elle arrive au bon
moment et sans être mise à toutes les sauces, dans des contextes inadaptés,
sans raison valable et par simple tic de langage, a toute son utilité...
Dimanche 3 février
Proverbe
: FÉVRIER gèle l'homme au lit, la femme au foyer.
"Dès
que l'on s'avise d'écrire, et plus encore lorsqu'on cède, d'une manière ou
d'une autre à la séduction autobiographique, la fiction nous menace, nous
guette, frappant d'inanité ce pauvre "je" qui prétendait dire la vérité.
Aucun chemin de vérité, d'ailleurs, ne peut être tracé, pense Daniel Oster,
entre les lignes des livres… Le choix est simple : la vérité ou la littérature."
(Le Monde du 1.2.02)
Écrire, c'est engendrer un homme factice, professait Paul Valéry.
Ces
mots viennent en écho pour moi à la façon dont
Christian Bobin a qualifié dans une de ses lettres, mes propres textes :
« Cette "recherche amoureuse" de la vérité qui les caractérise... »,
m’écrivait-il.
Hélas !,
mes textes... Tout animés qu'ils sont en effet par mon "je", n'échapperont-ils
pas au "jargon de l'authenticité" dont parlait Adorno ? "Écrire
n'a heureusement rien d'innocent."
Dans
un roman, par ailleurs bien anodin, je trouve cette phrase : "De qui
faut-il se méfier : de ce romancier qui de livre en livre ne parvient pas à
oublier Hélène, qui l'a quitté justement en raison du viol de leur intimité...
?"
J'ai
peur que moi aussi on me quitte pour cette même raison... Un jour, ça finira
par arriver. C'est peut-être une des causes pour laquelle, l'intimité, je la
tiens à distance ces temps-ci… Bien loin de moi. Car elle me fait parler. Trop
parler. Et écrire. Et écrire est loin d'être une activité innocente. Cela peut
tout pulvériser en un rien de temps.
Mais
pourtant je ne vois toujours pas de quoi on peut parler d'autre, sur quoi écrire surtout - autre que l'intime.

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