penser aux autres sans en être dépendant

Comme pour toutes les descentes en soi (la différence est grande entre désirer la solitude pour s'y régénérer et maintenir les distances avec l'autre pour éviter toute étreinte) nous ne sommes jamais totalement prêts et il n'existe pas de moment qui soit celui idéal. Il y a par contre un moment où il faut fermer les yeux et se jeter dans l'abîme. Si l'on souhaite aimer aucun moyen de faire autrement. Contempler ce que nous craignons. Réagir avec conviction tout autant qu'avec émerveillement pour écarter la peur. Nous ressentons l'envie et la tâche (sous la forme d'un défi) de voir comment tout cela se met en place, de toucher le pas-beau ou le pas toujours joli en l'autre et en nous-même.
Comme dans les contes de fées ou de sorcières, c'est souvent que sortent de notre bouche des serpents, des crapauds et des lézards ou que l'on croit en voir sortir de la bouche de qui nous sommes tout près. Si nous nous écartons, ce peut être par instinct de protection mais cela peut aussi nous couper de la vie et nous laisser dans le froid.
Cela, si l'on veut l'exprimer autrement, revient à rejeter le pas-beau pour se sentir (à tort ou non) dans son bon droit. Il est bien plus facile d'avoir de belles pensées tout seul et de ne toucher que ce qui a des chances de nous élever - nous transcendant agréablement - que de se forcer à s'approcher tout près de ce qui n'est pas plaisant, guère positif, et cependant d'apporter son aide ou son assistance.
Dans les contes, on "vous le rend bien". Dans la vie, pas forcément. Bien sûr, on peut toujours y trouver quelque réconfort. Mettre du baume sur de vieilles plaies qui s'entêtent à se rouvrir à la moindre occasion. Mais modifier sa façon de voir et d'être est autrement plus difficile. On cherche le plus souvent à tenir quelque chose de sûr sans y parvenir.
Toujours la crainte que ça se termine. On devient roublard, impatient à garder ce qu'on a obtenu de haute lutte et qui nous revient de droit même si l'avoir ne nous rend pas plus heureux.

Que doit-on faire? Exercer sa capacité de sentir, pas seulement celle de raisonner, s'initier à de nouveaux modes d'existence avec une ténacité suffisante pour emprunter s'il le faut une voie difficile. Patience d'apprendre, avec le temps. Attendre que la voie s'ouvre qui vient des temps au-delà du temps. Méditer tout cela en prenant bien son temps. L'étudier, la considérer, avant de s'y investir, modérément ou de façon intense, en étouffant l'impatience jusqu'à l'éteindre complètement ou au contraire la laisser prendre, dépassant tout, dans un clair et soudain embrasement.
On a le choix. On sait ce qui est nécessaire ou valable pour nous. Et l'on sait aussi très bien quand le temps est venu. Mais comment établir un projet conscient capable de fabriquer les possibles? Cela impose une application subtile où les fins se fondent dans les moyens, le principe étant que les fins puissent être mises en oeuvre et activées autant que possible dans la pratique. Quelque chose de tout à fait concret. Qu'on ne les perde jamais de vue. Qu'elles ne soient pas un horizon lointain mais sans pour autant que les moyens soient épurés des contraintes de l'état des choses présent.
Dans un monde et une existence aliénés et conditionnés, ces contraintes ont longtemps figuré une sorte de Mal inévitable. Mais il n'est pas incontournable.
Un plan est valable dans la mesure où son exécution peut se faire sans surmenage et sans contrainte, car rien ne presse. Il n'y a aucune raison de lui sacrifier la joie du présent par une hâte injustifiée.
L'efficacité et la rationalisation ne sont pas des critères premiers ni fondamentaux afin de juger l'action en cours (Que fais-tu de ta vie? as-tu réagi correctement quand il s'est produit cet événement?)  car la routine, le conformisme, la peur de tout changement, de la moindre modification, dégradent la liberté et se muent en un conservatisme effrayant. Ne bougeons pas. Ne changeons rien. Attendons sans rien faire que les choses passent.
Or le monde où l'on pressent que pourrait voir le jour la liberté - une certaine forme de liberté - doit permettre l'épanouissement, fût-ce aux dépens de l'efficience immédiate.
La jouissance comme liberté en tant qu'activité désintéressée qui n'a pas de valeur commence de nous guider. Vers où, on ne le sait pas. Voilà pourtant en arrière-plan le but. Mais les fins de ce que je fais peuvent être noyées dans tout le système étant donné que mon faire est borné par le faire des autres - ou le non-faire de l'autre, ou le faire autrement de l'autre... On peut expliquer cela par tout un tas de choses, ça ne change rien.
Le marxisme en appelle à "l’aliénation sociale", dans la mesure où il voit l'activité (on ne dit pas le "faire") des hommes se déployer de manière dispersée, pratiquement sans concertation, de sorte que le résultat obtenu au niveau de la société reste totalement indépendant et non superposable aux fins recherchées personnelles. Nous sommes en gros pour lui toujours "action" en vue de nos fins propres même si rien ne peut préjuger de la réalisation de celles-ci. Et cependant, on aura beau toujours asséner que l'homme n'est que le produit de conditions objectives, ces mêmes conditions ont justement été produites par l'homme dans un but initial qu'il faut pouvoir se permettre d'interroger.
Lorsqu'un caractère social et humain émerge de l'individu qui a su où trouver les moyens de se dégager des repères traditionnels qui le contraignaient (comme par exemple celui de toujours chercher à se comporter selon le regard sur lui des autres, étouffant ses angoisses dans les conventions) il ne cherche plus par esprit grégaire à calquer ses propres besoins sur ceux des autres, et tout bascule. Un véritable renversement s'opère.
Le problème qui se pose alors est celui de quel genre de besoins ai-je vraiment, moi qui ne suis pas (tout à fait) comme les autres et quel contenu je vais pouvoir donner à ma vie - qui n'est pas celle de ma voisine?



 

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