en quête d'un nouveau soi
8- J’ai rêvé, très récemment, d’Andras
Eisler, un artiste peintre hongrois arraché à sa famille, à sa culture et à son
peuple en raison des "événements"-écrasement (je ne dis pas "à
la suite de" car c’était bien après) de "Budapest 56", avec qui
j’ai connu mon premier vrai grand amour et cohabité une année, à Paris puis à
Poitiers. J’ai raté avec lui quelque chose. Longtemps je m’en suis voulu. Lui,
tendre, amoureux, artiste avec un fond chrétien abîmé par un régime odieux, et
moi… petite conne marxiste-léniniste de mes deux, en 1ère année de
philo, qui n’avait rien compris… Plus tard – bien plus tard – j’ai tenté de
retrouver sa trace en vain. Heureusement, il y a les rêves. Dans celui-ci nous
déambulions souvent, son côté "exilé" ressortait beaucoup mais à la
différence de ce qui s’était passé dans la vraie vie il y a hyper longtemps,
quand j’avais dix-huit ans et lui trente-deux, je le comprenais beaucoup mieux
et nous étions très amoureux mais en même temps proches, pas chacun isolé de son côté avec notre sentiment voguant sans savoir où accoster. Tout était
simple.
Regrets, au réveil. Ce qu’on peut être bête
quand on a 18 ans…
La question de l’exilé est fondamentale. Il y
a des exilés partout et en permanence, il y en a toujours eu, il y a de l’exil
pour chacun et en chacun à l’intérieur de nous, même lorsque l'on est strictement
sédentaire.
De nombreux mythes tournent autour du thème
du proscrit. La figure centrale en est celle d’une personne torturée par des
événements extérieurs à elle dus à des facteurs historiques, environnementaux
et politiques, mais ils peuvent provenir aussi et en même temps parfois, d’une
terrible omission – quelque chose qui n’a jamais été dit – de la part de la
très puissante cellule familiale où nous sommes nés.
L’exil naît d’un marché dont on ne comprend
pas les termes. Un marché de dupes comprenant d’innombrables variations, de
pièges et de "broderies" selon le contexte culturel de l’histoire
dans laquelle nous sommes pris et qui a sa propre manière de se dire ou de se
taire. Placés dans un contexte pauvrement nourricier nous nous battons pour
continuer quoi qu’il arrive, et instinctivement nous devons nous accrocher, quelquefois
avec panache, quelquefois sans grâce afin de tenir coûte que coûte.
Le fait d’avoir à affirmer sa propre nature
et sa famille à soi intérieure peut donner à une personne de la vitalité et un
profond sentiment d’appartenance. Mais son âme a beau exiger de voir, son
environnement culturel peut très bien requérir l’aveuglement. Son âme a beau
exiger d’être en mesure de dire sa vérité, on sait faire pression sur elle pour
qu’elle garde le silence. On peut être alors conduit à s’enfuir ou à se
réfugier dans un monde caché, ou bien encore à se lancer dans une folle errance
sans fin à la recherche d’une terre nourricière et d’un lieu de paix. Si l’on
parvient à trouver la force nécessaire – il suffit d’une force mesurée – pour être
soi-même quand la mère intérieure qui vous a pris en charge n’est pas sûre à
cent pour cent de ce qu’il faut faire ensuite, dites-vous que soixante-dix pour
cent seulement conviendront et qu’on dit bien, quand il s’agit d’une fleur, qu’elle
"fleurit", qu’elle soit à la moitié, en cours de floraison ou à la
fin du phénomène annuel…
Il n’y a pas de contexte culturel plus
destructeur que celui qui met l’accent sur l’obéissance sans interroger les âmes.
Celui qui force à choisir entre l’âme et la société, celui où un système en sa
totalité a muré toute compassion à l’égard des autres, où tout ce qui est
nouveau, inhabituel, différent ne suscite pas l’émerveillement et un heureux
étonnement ; où la curiosité et toute créativité sont empêchées et moquées
au lieu d’être encouragées ; où l’on va jusqu’à punir "pour son bien"
et où l’on ne reconnaît pas enfin à quelqu’un le droit d’exister pour ce qu’il
est – comme il est. Que ces dommages-là proviennent de l’environnement en
général ou d’une structure interne à la famille, il va falloir faire preuve de
qualités suffisantes, si elles n’ont pas été anémiées, pour partir en quête d’un
nouveau soi, celui que l’on sait exister au plus profond, et peut-être même
dissimuler et ne rendre visible cette quête qu’au moment voulu. Il faudra cela
pour tenir jusqu’au bout ses positions, rester ou redevenir soi-même, défendre
ses convictions. Aucun moyen de se préparer à cela, sauf de prendre son courage
à deux mains et y aller.
Quel remède opposer à l’ambivalence et à son action
invalidante à part celui de PARTIR ? On est censé alors bondir sur ses
pieds et se mettre en quête de sa famille à soi spirituelle. C’est aussi l’étape
suivante pour celui qui prend l’exil. Personne, surtout pas lui, ne sait où il
conduit.
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