Le sourire d'Isabelle




J’ai une deuxième vie la nuit. A trait à la première mais en plus "outré".  

À présent j’ai plus de temps. Et ce temps je ne veux pas le perdre. Et surtout pas à devoir subir des conversations sans intérêt… En ce sens et en mes possibilités, ce temps-là est précieux et finalement assez limité. Je n’en aurai jamais suffisamment, du temps. Je me dois de ne plus voir trop loin, au-delà de moi-même ou de mes sensations… Je poursuis donc mon cheminement intérieur et, en celui-ci se trouve bien entendu la psychanalyse par les rêves. Celle-ci est édifiante en même temps qu’amusante, vu qu’on ne sait quelle tournure elle peut à tout moment prendre. On peut avoir bien des surprises. Ce qui va se passer ensuite, ce n’est pas nous véritablement qui en décidons. Un « trou noir », les astrophysiciens s’accordent pour nous le faire remarquer, est loin d’être vide. C’est un ogre qui tourne autour de la matière – pour la manger… Et le trou noir supermassif qui s’est fait au cœur de ma galaxie interne n’est pas là, si j’observe bien le phénomène, pour faire mentir ou contredire mes rêves…

6h : progresse dans la psychanalyse par les rêves…

Dans ce rêve (récent, mais ne date pas de cette nuit) je secouais (on dit "comme un sac de noix") en la tenant fermement par les épaules, une très ancienne amie de jeunesse (probablement "neurasthénique" : je ne le savais pas alors) qui lorsque nous partions en vacances ensemble (et nous partions fréquemment toutes les deux) ne disait absolument rien. C’en était troublant. Impossible en effet de savoir ce qu’elle pensait. Nous avions quinze ans et plus (j’estime aujourd’hui) car nous nous sommes fréquentées jusqu’à l’âge d’environ vingt ans (nous avons même un temps occupé un logement de fortune dans lequel un grand lit prenait toute la place, au milieu de l’unique pièce meublée que nous louions), et ce fait qu’elle ne disait rien ou pas grand-chose de ce qu’elle éprouvait-ressentait-pensait, était pour moi terriblement angoissant.

Dans mon rêve je criai donc (il me semblait entendre ma propre voix) : QUE ÇA SORTE ! MAIS BON SANG ! QU’EST-CE QU’IL Y A LÀ-DEDANS ?! Je la brutalisais – franchement, ce n’était pas bien. La pauvre, elle chialait, et murmurait d’un ton plaintif et désagréablement renifleur : Mais rien. Mais rien… Justement, il n’y a rien. Je ne trouve RIEN… C’est bien çà le problème… Et moi de répondre, relâchant brusquement mon étreinte comme un chat délaisse un moment sa proie : – Cherche, cherche encore. Moi je te dis de chercher encore. Tu vas finir par trouver. Il doit bien y avoir quelque chose. Ce n’est pas possible autrement…

Le système immunitaire du corps, vois-tu, Isabelle (elle se prénommait Isabelle : je lui expliquais en rêve, ce que je n’ai bien sûr jamais été capable de faire dans la réalité) – de tout ton corps, (elle était plus grande que moi, au moins par les jambes, mais elle avait un minuscule torse, court et sans guère de poitrine : à peine deux petits "œufs au plat", à l’opposé des miens plus proches de la catégorie "pamplemousse", mais disposait d’un large fessier et un bassin solide "destiné" à porter de nombreux enfants, contrairement au mien, plus qu’étroit)… Euh, qu’est-ce que je disais ? Ah oui, j'expliquais à Isabelle que tout le système que l’on appelle « son corps » pourrait avoir sa source dans un mystérieux territoire oublié de nous, ce qu’elle donnait l’air de se refuser à considérer… À seulement même, de temps en temps, ne serait-ce prendre en compte… "Tu parais n’avoir pas faim de mystères, ni d’instincts, qu’ils soient sacrés ou profanes. On dirait que tu as peur. Peur du vide, ce lieu où les choses sont et ne sont pas encore. Où les ombres possèdent une substance qui leur est propre et qui les rend transparentes"…



Isabelle était une fille superbe. Mince, voilà que je parle comme les hommes… D’une beauté étrange, qui faisait peur aux garçons qui, de nous deux, préféraient donc se tourner vers moi, pour me parler, me draguer (c’était plus facile), mais je pense que la nuit ils rêvaient tous d’elle… Elle détenait un pouvoir. Le pouvoir de ses flancs et de ses grands yeux tristes – envoûtants. Ce pouvoir qu’on lui avait appris à ignorer, celui du corps féminin, lorsqu’il est animé de l’intérieur.
Son large bassin "en forme de poire" ne correspondait nullement aux canons de la beauté d’alors et, rapport à ses hanches, sa poitrine semblait dérisoirement menue et laissait l’impression par contraste qu’elle avait une taille "épaisse", ce qui n’était pas le cas. Ses cuisses, ses jambes et même le dessus de ses pieds jusqu’aux deux gros orteils, et le dessus de sa lèvre ("moustache"), juste en dessous des narines, ainsi que ses sourcils, qui eux bénéficiaient d’un poil beaucoup plus dru et noir mais étaient joliment et de façon naturelle "dessiné", tout était partiellement recouvert d’un fin duvet soyeux mais "foncé" aussi, de poils indésirables qui la faisaient énormément souffrir pour des raisons qu’elle disait purement "esthétiques", et cela la préoccupait pour ainsi dire en permanence (je ne parle pas de ses aisselles ni même de son sexe, qui là, lui demandaient une attention plus que constante, la rendant par moment excessivement soucieuse). Elle connaissait évidemment tous les moyens pour se débarrasser (momentanément) de cette pilosité envahissante (me les expliquait avec force détails) y compris et même lorsque nous faisions la route, sacs à dos et toile de tente et piquets rivés aux épaules des deux plutôt frêles jeunes filles que nous étions, alors chargées comme des mules, quand on n’avait pas de moyen autre pour nous rendre d’un point à un autre que celui de la marche à pied et de temps en temps auto-stop, et a fortiori, déambulant au fin fond de la Dordogne, pas possibilité non plus de trouver « de quoi "se raser" »… (mais un matin je l’ai entendu déclarer, du lit superposé au-dessus de ma tête, dans l’auberge de jeunesse où nous avions atterri la veille au soir, qu’il fallait « absolument trouver de quoi aujourd’hui régler cette question ». Priorité absolue.  

Personnellement, je n’avais pas ce genre-là de problèmes (j’en avais bien d’autres !), mais ce jour, par solidarité avec le Grand Souci de mon amie, je décidai de me raser de PARTOUT, comme elle (nous avions bien ri le faisant), et pas de chance, ce jour-là je devais tomber, "au bord du chemin" (énorme coup de chance, là, au contraire), sur celui qui serait mon compagnon durant l’année universitaire qui allait suivre, et le soir de ce même jour, la nuit plus exactement, en ville de Sarlat-La-Caneda, dans la chambre que nous avions prise furtivement à l’hôtel pour ne pas avoir à nous retrouver après la « fabuleuse rencontre » au milieu des autres en auberge de jeunesse, quand il me vit nue, il s’imagina, je ne sais pourquoi, que j’étais « une strip-teaseuse en vacances en auto-stop avec sa copine »…
Pourquoi ? Je veux dire pourquoi tu as pensé ça ?...
– Parce qu’elles le font toutes…  
– Quoi ? De se raser la touffe ?
– Oui, voilà.
– Ah bon…
– Comment ça ? Tu n’savais pas ?...
– Non, je ne savais pas… Faut dire, je ne vais pas tellement non plus au cabaret assister à des spectacles de striptease…
– Mais moi non plus, tu sais… Seulement comme on ne se connaît que d’aujourd’hui… j’ai pensé…
– Et si j’en avais été une ?...
– Mais non, impossible. Je sentais bien… Ça « collait » pas chez toi avec le reste. Et si tu l’avais été, strip-teaseuse – ou même "danseuse", car elles aussi se rasent en bas et  même partout, comme tu l’as fait, là, ce matin, avec ta copine et pour rigoler…
– Non, pas pour "rigoler", c’était pour la soutenir et "l’accompagner", si tu veux savoir… même si, effectivement, ça nous a amusé de le faire ensemble
– OK, pas pour rigoler alors. Mais les danseuses, les strip-teaseuses et les autres…
– Tu veux dire les putes, quoi…
– … Non, j’ai pas dit ça… eh bien, elles, c’est pour leur boulot… Et, oui, de toi, si tu veux savoir, ça m’aurait embêté, pas pour ce que tu crois, mais parce qu’en tant que peintre, ce n’est pas vraiment envisageable ni d’un grand intérêt de prendre pour modèle des femmes qui sont « rasées de près »… qui ont le corps totalement imberbe – lisse… Pas très inspirant ni réaliste… Et j’ai très envie de te dessiner.
– Vrai ? T’inquiète pas alors, ça va bientôt « repousser »…
– Ce qui veut dire, même si je retourne à Paris demain, qu’on va se revoir ?...
– Oui, probablement. Enfin je pense. Appelle-moi en septembre, chez ma mère. Te donnerai son numéro, qui est de ce fait aussi le mien.

Beaucoup de rêves dont un où je tombais, alors que j’étais "en voyage", sur Isabelle, « radieuse », riant et parlant avec ses copines – et enceinte !…
  
Pourquoi les garçons (je me suis très longtemps demandé, puis j’ai cessé un jour d’y penser) tournaient-ils autour d’Isabelle (sans l’approcher ni même "oser" lui adresser la parole, sauf à passer par moi) comme si elle était « un rayon de miel » ? Elle avait un sourire éblouissant (mais moi aussi, même si le mien était un peu dissymétrique : dents larges, moins parfaitement alignées que les siennes, qui étaient petites, des quenottes brillantes et blanches, presque des "dents de lait",  quand une de mes grandes incisives de devant - "la F21", comme dirait ma dentiste - n’avait pas, chez moi, trouvé à "se caser" – ce qui rendait mon sourire "sexy", d’après certains hommes, les "mûrs", ceux qui « formulent » les choses et donnent, même sans qu’on le leur demande, leur avis d’experts, et avait fait aussi dire à un de mes profs, celui d’histoire, alors que j’étais en train de me battre, seule contre tous les adultes, en pleine lutte syndicale lors du conseil d’administration du lycée, qu’il ne  fallait pas s’y fier, je pouvais avoir parfois "la dent dure", ce qui m’avait horriblement vexée, le prenant non pour une métaphore ou une image plutôt sympathique venant de mon prof préféré au sujet de mes talents d’oratrice "défenseuse de ses camarades", mais comme un lapsus, de sa part  involontaire, et très désagréable pour moi), cela faisant que cette « petite différence » m’embêtait bien, surtout quand force m’était de constater que le sourire de mon amie apparaissait aux yeux des garçons… plus "je-sais-pas… – plus « énigmatique », oui, voilà, c’est cela… " – comme celui de la Joconde, allaient-ils jusqu’à me confier parfois… (ce que je m’empressais de lui redire, pensant que ça lui ferait plaisir)

En plus de son sourire, elle avait une démarche magnifique et ses yeux, quoique souvent tristes  – d’une tristesse étrange, profonde –  semblaient aller au fond des choses et des êtres, alors qu’elle n’était tournée, à peu près 80% du temps diurne dont elle disposait, qu’en dedans d’elle-même, et se disait "myope comme une taupe", quand je lui reprochais de n’avoir rien vu 

Rêve (homosexuel) Deux amantes dont l’une se sert de moi pour rendre l’autre jalouse… (mais où vais-je chercher tout ça ?...)

Le pouvoir culturel de la beauté est immense. Il a quelque chose à voir avec celui du corps, il en exprime la beauté, mais le pouvoir qui est dans le corps est rare car, pour la plupart d’entre nous et le plus souvent, nous l’avons chassé hors de nous à cause de la gêne qu’il nous inflige.     
Ce qui est révélé dans l’obscurité n’est pas habituellement – on doit s’y faire un tant soit peu – visible en pleine lumière (cela va de soi). Il nous faut donc aller farfouiller dans les images, les contes, la littérature, à la recherche d’éclats brillants destinés à nous tirer de la contemplation morose de toute cette gadoue peu reluisante, la somme de ces éclats dont on s’imagine qu’ils possèdent ce pouvoir de nous sortir de la sécheresse de l’existence, la transformant par quelques paroles magiques en une terre, non plus molle et noire, mais aride, grisâtre et craquelée de partout, pour enfin nous arracher de là où nous sommes et nous offrir à nous-mêmes l’occasion d’une promenade dans les étoiles… Mais n’allons pas non plus trop vite. Nous n’en sommes pas là encore…

Ce qui a valeur à l’intérieur de nous peut être rendu à la vie, même une fois mort. Et ce qui fonde et a toujours fondé les histoires ayant jamais existé provient de la seule expérience de quelqu’un, et de sa tentative pour raconter ce qui lui est arrivé. Car tous, nous avons notre histoire.
On partage le même lit. Un lit de figures et de symboles. Par comparaison, la réalité peut paraître beaucoup moins excitante.



Mes rêves sont comme délavés.

Des pièges à ravissement dont on revient vacillante, marchant comme sur de petits nuages, j’en ai connu plein. Mais en revenir complètement lavée, plongée dans des eaux vivifiantes riches d’enseignement avec sur la peau le parfum du sacré, cela ne m’est arrivé qu’une fois : au cours du long chemin de l’écriture accompli, quand celui-ci nécessite un état de conscience autre.



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