l'intuition du moment
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J’ai fait le tri. Trier est lié au souvenir.
Il faut enlever des choses. Quand on effectue cette tâche de faire son tri à
soi sans l’aide de quelqu’un d’autre, une façon plus aiguë de posséder ses sens
alors se fait jour. Momentanément, ça effraie. Il n’est pas impossible même que
l’on se sente prêt à reculer, à faire machine arrière. Et de temps en temps
nous le faisons. Dès que nous nous sentons pas loin de nous réapproprier notre
intuition – il en va ainsi pour chacun d’entre nous – nous sommes à un moment
tentés, elle et le pouvoir qu’elle nous donne, de les rejeter tous les deux…
Mais l’éclairage qui nous est nouvellement apporté sur les choses et les
personnes ne peut plus être court-circuité. Nous voyons ce que nous voyons. La
lumière ne pardonne rien. Elle ne laisse pas passer subrepticement mais plutôt
avec éclat ce que nous préférions avant fuir. Les gens âgés pour certains apparaissent
comme des dinosaures, la beauté volontairement affichée les laisse de marbre,
la sottise pour eux devient stupidité, l’ivresse, de l’ivrognerie pure et
simple, les petits calculs se présentent à leurs yeux sous la forme d’une
détermination bornée et l’infidélité apparaît comme de la trahison, mais
pourtant, les bonnes choses de la vie, celles qui sont pour ainsi dire
invisibles aux yeux des autres, leur semblent de purs miracles.
Dire ce qu’on a vu. Être perpétuellement en
reconnaissance. Agir aussi sur ce que l’on découvre. (voilà du travail en
perspective !)
Agir en conséquence. Que ce soit pour
améliorer, équilibrer ou permettre à quelque chose de tenir, de survivre, ou
même de disparaître…
Il serait plus facile d’aller dormir. Mais
après ce que nous avons vu, ce que nous savons maintenant, nous percevons plus
clairement les aspects, de nous-mêmes et des autres, qui étaient jusque-là
restés dans l’ombre rassurante. Nous passons par tous les états intermédiaires
sur le trajet de cette reconversion quasi-totale, où il faut faire la
différence entre diverses couches de la personnalité, d’intentions, de motivations
chez les autres, et en soi-même comprendre pour quelles raisons parfois nous
traînons tant les pieds, nous empêchant d’avancer nous-mêmes. Et pourtant, les
trahisons qui se préparent, le défaut de courage chez ceux qui jouent les
bravaches, l’envie cachée derrière un sourire chaleureux, nous les devinons,
nous les connaissons par cœur. Mais cette connaissance-là est particulièrement
difficile à affronter.
Quand, femme, nous découvrons que ce qu’il
reste comme rôle c’est celui d’être clairvoyante – et
toute seule ! – ce qui se passe à cette période – ce qui va se passer – c’est que tous les
éléments qui ont contribué au cours de l’existence à opprimer, ces éléments les
plus mesquins auxquels personne ne prête véritablement attention, ceux qui
exploitent la créativité ou l’encouragent à gaspiller sa vie en des tâches
répétitives sans intérêt, eh bien toutes ces choses réunies se mettent à
ressembler à une paire de gants molle, sans main dedans. Mais un aspect aussi
vide, aussi négatif et vu de l’intérieur de soi peut-il être réduit en cendres
simplement d’être observé, encore et encore ?...
Ce n’est pas tout à fait mon cas ni tout à
fait la réalité mais si vous vous sentez entouré de gens qui se détournent
lorsque vous vous adressez à eux, qui lèvent les yeux au ciel quand vous
approchez ou prennent la tangente en esquivant toute conversation digne de ce
nom, alors vous êtes aux côtés de ceux en qui toute passion s’est éteinte et
qui éteignent toute passion.
Il est temps de choisir (avec discernement,
mais en sommes-nous capables en ce domaine) d’autres amis ou relations, avant
de crever la bouche ouverte dans l’attente de quelque chose qui n’en sortira
jamais plus.
Car oui, tu peux toujours attendre de finir par trouver,
non le magicien naturellement investi d’un quelconque pouvoir, et pas plus
celui qui saura faire don de ses mots et recueillir les vôtres comme une portée
de chiots mignons mais aussi agités, qui courent dans tous les sens, exubérants,
heureux de vivre… Celui-là non plus n’existe pas.
Un ami, un amant, et même un amoureux ou les
trois réunis dans la même personne peuvent tout aussi bien créer que détruire
le lien que nous entretenons avec nos propres cycles et idées. Il serait alors
tentant de s’accompagner de préférence de celui constitué de forces intérieures qui
lui appartiennent en propre, à la fois dures et tendres et,
c’est encore mieux, faire un bout de chemin avec quelqu’un qui a la faculté
d’être un peu "medium", qui peut, si toutefois ce genre de personne
existe, « voir au-dedans » – de son cœur et du vôtre… Sinon ça ne
marche pas. Rien ne marche. Mais s’il voit en vous un être qui vit et se
développe, pas une statue ou une image, ni un objet fétiche qui est là pour
jouer son rôle de façon immuable, alors il est celui que vous cherchez. Vous
êtes pour lui et lui pour vous une entité qui respire, est diablement humaine
et qu’on ne peut pas attraper.
J’aimais surtout et avant tout sa présence
physique. Il avait des gestes lents, presque indolents, modestes et sans
prétention. La présence physique d’un homme, sa manière de se déplacer, la
façon qu’a son corps de dire les choses sans les mots est pour moi très
importante. Je suis sensible à l’espace qui se crée entre deux personnes – du
sexe opposé ou de même sexe – et très rebutée (ça va très vite) par des
manières trop dominatrices ou qui s’essayent à l’être. Lui, j’aimais sa
réserve. Je me sentais moins inhibée, comme libérée en sa présence à l’idée par
exemple de me déshabiller. J’étais audacieuse pour deux et je me sentais sexuellement
plus expérimentée que lui et tout en même temps totalement en dehors de ces contingences extérieures, qui m'apparaissaient soudain purement formelles. Avant chacune de nos rencontres (environ deux ou trois par
semaine) il m’envoyait un texto demandant ce que j’avais envie de faire. Quand
occupée je répondais seulement « lit », il savait parfaitement que ça
ne voulait pas dire qu’on baiserait – peut-être, mais peut-être pas – et je
savais qu’il s’en foutait. On s’embrasserait et se ferait des papouilles, des
caresses si l’envie nous prenait, puis on passerait naturellement et mutuellement
à la lecture à voix haute, enfin moi surtout, et il me montrerait ses derniers
dessins, que je commenterais avec lui.
S’il est une chose que j’ai apprise dans la
vie et à force d’accumuler au fil du temps les rendez-vous amoureux, c’est
qu’il faut laisser l’autre être ce qu’il est, et être soi-même qui on est. Rien
d’autre. S’il fait quelque chose qui te met mal à l’aise ou ne convient pas à
ton propre rythme, dis-le. S’il ne veut pas ou ne parvient pas à s’adapter au tien
mais que ça ne te dérange pas plus que ça, laisse aller. Mais si ça te gêne ou
perturbe un peu plus que la normale, alors déguerpis. Voilà ce que j’ai appris.
C’est toujours ce que je fais, j’ai fait par le passé et continuerai de faire.
Partir. Lorsqu’une relation heurte ce et
celle que l’on pense être en profondeur, qu’elle échoue contre un écueil,
plutôt que dire des méchancetés et rester pour bien en profiter et en faire
profiter l’autre, on se tire. Que ça à faire. Et loin. Pas la porte à côté.
La déception et la colère ne sont jamais
qu’une affaire de blessure au niveau du statut. Ce que l’on s’imagine du moins être « notre
statut ».
La nature quand elle est sauvage et non pas
asservie va toujours de l’avant. Il suffit parfois de l’observer pour être à même
d’aller mieux. La contemplation d’une eau tranquille, d’un pinson des arbres
transbahutant un brin d’herbe, d’un léger vent dans le feuillage d’un frêne qui
s’anime nous rend à notre vie simple, accessible et créatrice. Les éléments
naturels persévèrent. Pourquoi pas nous ?
On doit un jour apprendre à sélectionner les
graines de soi qui seront celles amenées à pousser le mieux, comme les arbres
dehors, les plantes dans la maison, les bébés oiseaux sur le rebord des fenêtres
qui pépient… À faire la différence entre ce qui nous occupe au quotidien et
l’appel qui vient de plus loin. « De quoi ai-je faim ? »
« De quoi est-ce que je meurs d’envie ? « Qu’est-ce qui me
manque ? » C’est là que, bien plus qu’au travers du savoir ou de
l’expérience de soi, intervient l’intuition. Une sorte d’intuition… Celle, très spéciale, qui s’introduit comme la
messagère de ce qui en nous est plus haut et différent de nous.
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