Petite sotte, va...
9- Il y a un moyen très sûr de faire s’effondrer quelqu’un, c’est de le maintenir de force et parfois sans même s’en rendre
compte, dans la division, qu’elle soit émotionnelle ou existentielle. Cela
arrive souvent et particulièrement pour les femmes, qui sont plus souvent
exposées en tant que mères (ou en mesure si elles le voulaient de l’être) aux
méfaits d’une culture malade et qui ne se pose pas beaucoup de questions ou
bien pas les bonnes et les éloigne irrémédiablement de la femme sauvage et
instinctuelle qu’elles ont en elles. Ce qu’elles gardent et pour
ne pas s’en servir ou l’utiliser trop, c’est une culture affaiblie qui néanmoins
les domine et les écrase, qu'elles ont peu à peu intériorisée et
qui ne leur accorde pas la moindre confiance en elles.
En tant que femme et puis mère, on se doit de
transmettre ce qui par d’autres mères nous a été transmis. Cela se passait du
moins ainsi auparavant. Les femmes, plus âgées, pas forcément et uniquement sa
propre mère, qu’elle soit "bonne" ou "mauvaise",
transmettaient aux jeunes femmes puis aux jeunes mères quand elles le
devenaient ce qu’elles devaient connaître pas seulement à l’aide de mots mais
aussi par le regard, une pression de la main qui guide, d’une attention
particulière qui avaient pouvoir de transférer en elles quelque chose d’éminemment
complexe. La mère, y compris la mère-enfant encore enfant elle-même était
introduite dans le cercle des mères accomplies ou en train de s’accomplir, par
d’autres mères qui l’accueillaient avec des gentillesses, des blagues, un
certain recul sur la situation, de menues attentions et des histoires à n’en
jamais finir…
Maintenant on ne cherche plus à connaître ou
à ressentir en profondeur quoi que ce soit : on voit, on regarde, on "cherche sur Internet". La jeune
mère expose et s’expose, compare et prends des mesures en fonction de ce qu’elle
trouve, où tout est brassé, mélangé, confondu dans un joyeux bazar inconséquent
fait de stratégies minimalistes ou outrancières sans aucune réflexion intérieure propre à soi,
et la jeune mère, isolée quand elle se pense entourée de toutes les autres est
seule pour attendre, mettre au monde sa progéniture et tenter d’en prendre
soin. Pour peu qu’elle ait eu une mère fragile, une mère-enfant elle-même non
maternée ou qui, comme la culture et la société l’impose, la maintient dans son
travail et la glorifie de ne chercher à préserver que celui-ci, dans le but
inavoué de faire semblant de rendre à toutes les femmes ce qu’on leur a de tout temps ôté – une visibilité sociale – alors c’est un immense gâchis qui se produit car
la nouvelle mère, tombée avec naïveté dans le grand piège tendu à toutes quand
elles sont sans protection maternelle, est susceptible de souffrir
éternellement d’immaturité sous la forme d’un affaiblissement, quand ce n’est
pas la suppression de sa capacité instinctuelle à imaginer le futur, celui immédiat
ou celui plus lointain. Et cette perte instinctuelle en elle sera transmise à
sa propre fille, et ainsi de suite…
Transmettre, c’est bien. Et c’est nécessaire.
Nous ne sommes pas des électrons libres voguant au gré de l’eau. Mais à un moment
il faut aussi savoir briser. Mettre
un terme au flux incessant. Pour ce qui est des mères, quand l’une passe le
flambeau à l’autre, son rôle est en même temps de la pousser en l’incitant
doucement mais avec détermination à ne pas manifester la tendance commune à
toutes ou presque toutes de nos jours à outrer leur rôle de "maman",
tout excitées d’avoir un petit animal mais qui ignorent comment en prendre soin
faute de transmission réelle et en profondeur et qui finissent par accabler
leurs petits d’attentions destructrices plus que formatrices.
Il arrive que la mère-enfant fragile ait
elle-même été un cygne élevé par des canards… Elle n’a pas pu trouver sa
véritable identité à temps. Quand, à l’adolescence, sa propre fille approche
des grandes choses qui vont bouleverser son être profond et nous renvoient à la
part en chacune de nature sauvage, la mère qu’elle est et la mère qu’elle voit
en sa fille, éprouve elle aussi de grands élans "vers les cygnes", et
se trouvent alors ainsi dans la maisonnée deux silhouettes rendues à l’esprit
sauvage qui attendent, aile contre aile, de pouvoir quitter le sous-sol où on
les a maintenues si longtemps. Après ce qu’elles ont connu et traversé il se
trouve qu’elles ont à présent des yeux pour voir, des oreilles pour entendre,
et elles entendent fort bien…
On finit toujours par découvrir l’être
sauvage et bon en nous, dès l'instant que nous poussons plus loin et allons ailleurs. Si l’on
abandonne l’idée même de partir, c’est à l’abandon de sa propre nature profonde
qu’on accepte de se livrer. On s’éloigne peu à peu de celle-ci qui possède
pourtant la connaissance, toutes les petites graines qui auraient pu pousser ; on ne tient plus le fil ni les aiguilles pour raccommoder l’existence et l’on
perd de vue l’emploi et l’usage des « remèdes de grand-mère » pour
travailler, se reposer, aimer, espérer.
Mais où chercher ? Où aller ? Où se
rendre en acceptant de quitter tout ? À quelle porte frapper ? Car au
bout d’un moment au cours de sa quête on finit bien par se retrouver devant une
porte. Comment savoir d’instinct quelles portes sont les bonnes ? Ce que l’on
sait seulement c’est que les mauvaises portes seront celles qui vous feront à
nouveau vous sentir en exil, même s’il s’agit d’un autre exil. Alors cesser de
rechercher l’amour partout où il ne faut pas. Regarder en face, lécher ses
pattes, se redresser, s’ébrouer et partir loin à nouveau.
J’ai fait un rêve étrange sur le matin où je
devais attendre et rechercher un homme transformé peu à peu en femme dans un
endroit mi-maison de repos mi-poste de police qui n'était tenu que par des femmes et elles étaient loin
d’être commodes… Je devais répondre à un certain nombre de questions dont je ne
comprenais pas le sens. Je bredouillais, répétais les questions sans y
répondre ou en répondant n’importe quoi, tout ce qui me passait par la tête, et
je les voyais se moquer, rire entre elles en m’humiliant. Je pouvais lire sur
leurs lèvres, comme atténué par le brouhaha ambiant, un mot qui revenait sans
cesse : Petite sotte, va…
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