quête de l'existence ?




À quoi tient la valeur de la vie ? L’existentialisme (paix à son âme) affirmait qu’elle doit celle-ci au fait qu’elle n’est "pas éternelle", que ce qui nous donne envie de la conduire et ce qui constitue son intensité proviennent de sa finitude. Aujourd’hui, on s’arc-bouterait plutôt sur de grands rêves d’éternité, ou du moins de vie en durabilité « augmentée », appareillée-traficotée, entièrement à soi, excluant les autres ou toute forme d’Autre, et bannissant les émotions fines et complexes… Avec ce grand risque, collectivement, de voir basée sur la peur toute forme de « populisme », précisément parce que la peur est comprise et entendue comme une émotion simple et simplificatrice, archaïque, et que l’on peut aisément la projeter sur un monde devenu trop complexe…

L’utopie que représente la suppression de tout débat contradictoire en vue d’atteindre à l’intelligibilité et au supposé doux conformisme des relations entre les individus, quand on voit ce que cela a pu donner sous l’égide saint-simonienne et marxienne (par l’abolition du politique au profit de la seule "raison", économique et d’État), il faut bien dire, cela ne fait plus très envie et n’a même jamais fait recette. Elle aboutirait tout au plus à une forme d’inhibition de l’individu devenu par un coup de baguette, magique ou maléfique, "universel, dépouillé de ses intérêts, attachements et goûts particuliers"… Personne n’y tient spécialement. On ne doit jamais tenir non plus pour acquise toute forme d’affinité entre deux êtres. Et même, entre plus de deux : dans ce cas on tombe dans l’idéologie, et là ce qui inévitablement s’ensuit  sera bientôt que toute référence culturelle à la liberté risque de devenir « la grande absente de l’histoire »…

Que tout est difficile ! Qui voudrait qu’on le traite en ami ou seulement à la limite en "interlocuteur privilégié" ne se rend pas même compte et surtout si ça marche, si ça semble «marcher », qu’il se trouve alors détenteur d’une chose bizarre et quasi impalpable : le pouvoir de décision… En même temps qu’il détient (ou croit détenir) ce pouvoir hallucinant, il s’en sert, et même à l’égard de celui qu’il voudrait seulement et sincèrement « pour ami », de manière pas toujours amicale… On ne le lui reproche pas. On accepte et l’on s’efforce de comprendre, car sa situation est contradictoire tout autant que la nôtre l’est… Et chacun contribue ainsi à son malheur respectif. Mais pourtant nous restons liés, sans examiner ni statuer sur la raison d’être de quelque chose qui est à la fois plus et moins qu’une amitié… Au bout d’un certain temps, on se retrouve seul avec son propre "avis" que l’on continue de trouver ma foi bien, ou pas si mal que ça, alors que ce qui devrait venir immédiatement à l’esprit, c’est la question : quel est le potentiel d’accomplissement et tout en même temps de libération que contiennent les développements présents ? Et cette autre qui en découle : comment la relation fermée – refermée sur elle-même – réprime-t-elle cette libération entrevue, qu’elle rend tout en même temps possible ? (j’en conviens, on ne se pose pas souvent ce genre de questions)

Non pas (ce n’est pas ce que je veux dire) qu’il soit nécessaire d’abolir tout échange, même partiel, même décousu et abolir aussi toute forme de relation trop resserrée sur elle-même, mais son emprise devrait être circonscrite tout en reconnaissant que, bien façonnée, elle peut être le garant de règles objectivées représentant une certaine forme de droit, et que (surtout) celle-ci peut nous protéger du grand mythe de la « fusion ».

Toute chimère que l’on portait autour de soi, nous enveloppant d’un nuage de poussière aux effluves endormants, prend l’aspect d’une « préférence » plutôt que d’un « présupposé », à la manière dont Herman Melville dans son Bartleby écrivait que "l’important n’était pas de savoir si j’avais tenu pour acquis qu’il me quitterait, mais s’il préfèrerait le faire… Les présupposés sont seulement mon fait, pas ceux des autres, une méthode peut être la bonne – mais en théorie seulement. Comment celle-ci supporte-t-elle l’épreuve de la pratique ? Voilà où le bât blesse…"
L’autre reste son autre à lui tout seul et nous demeure incompréhensible. On aura beau faire (et dire).
Ah ! Le bonheur joue bien agréablement avec la lumière, aussi croyons-nous que le monde est et sera indéfiniment joyeux ; mais le malheur, lui, se cache et nous nous persuadons avec force qu’il n’existe pas. Alors, nous décidons de nous contenter de peu. Ça ira… Cela donne : « à chacun selon ses possibilités de recevoir (ses propres "aspirations", dans la vie) et de chacun, selon ses facultés diverses et ses talents particuliers…, ce qui est un principe nettement plus ouvert que le très clôturé, génial, mais utopique et trop bref  À chacun selon ses besoins, etc. ne l’était… On aspire toujours à une meilleure vie que pourtant l’on sait irréalisable. Si l’on a la présence d’esprit de s’abstenir de se couler avec ravissement dans les images idéalisées du passé, ne reste-t-il alors à l’horizon que la seule "visée"? De quoi ? On ne sait pas clairement la définir, ce qui compte c’est que nous la sentions là, en nous. En son fondement, ce pourrait être la visée de quelque chose qui porte en lui toute abolition de la maîtrise et de la domination…
(note : l’aura qui a entouré l’ouvrier en 1968 était façonnée par un idéal révolutionnaire, nullement par l’envie de rester ou de se faire ouvrier…, J-P. Le Goff l’a souligné en son temps)

Quand les conflits se multiplient rien ne sert de cautionner par sa présence une entreprise sur laquelle on n’a aucune influence et qu’on ne peut en rien transformer ou même un peu changer… Cela dit, et même si j’espère jamais n’être brouillée ni fâchée avec ceux qui pour moi ont été des compagnons, je ne suis pas d’accord la plupart du temps avec leurs manières de faire ou de ne pas faire justement les choses. Probablement eux-mêmes ne sont pas d’accord ou ne comprennent pas les miennes… Mais pourquoi alors vouloir sans cesse être compris(e), entendu(e) ?

7-
Et, autre questionnement qui fait suite, ou en est le corollaire, au besoin incessant d’être entendu par nos pairs, de quelle façon pourrions-nous allier la démarche philosophique à la quête de l’existence, lorsque l’on a fini par comprendre que la théorie en principe, plutôt que d’éclairer nos actes, menace toujours plus ou moins de devenir un véritable carcan nous empêchant de percevoir la complexité mouvante du réel ? Ce que nous aimerions, c’est pouvoir nous contenter alors de nous tourner vers autre chose : une vocation, par exemple, comme celle de jardinière-maraîchère, très reposante d’une certaine façon et qui se combine relativement bien avec une certaine rumination-méditation-réflexion, dont nous pourrions être tout simplement "contents". Mais nous sentons aussi qu’on tourne un peu en rond. On n’y peut rien. Il y a des limites à vouloir cultiver son petit bout de terre. L’individu est à tout moment ce que la société fait de lui et a besoin qu’il soit. Elle rend fonctionnelle – c’est-à-dire rationnellement adaptée à ses propres buts – n’importe lesquels des loisirs et tâches qu'il entreprend les incluant tels les "rouages d’une imposante machine", dans le vaste ensemble des activités spécialisées que tout individu a à accomplir, ainsi que des fonctions, coordonnées entre elles, provenant toutes de l’extérieur, et par une organisation complexe, tandis que nous pensons les avoir choisies ou inventées par nous-mêmes. Bien loin de ça, quand nous les croyons de libre choix, elles sont préétablies et l’organisation de ces fonctions est assurée largement par la formalisation des procédures assurant la stabilité rationnelle du système. Ce que l’on croit être sujet des actions (= nous) est alors à entendre comme "machine", et l’unique critère de moralité de nos propres actes se voit confié non pas à notre esprit ou intention mais à leur conformité aux nécessités de l’ensemble social...

(parvenue à ce point, je me dois d’en référer à André Gorz, un des penseurs les plus clairvoyants de la critique du capitalisme contemporain, existentialiste et autodidacte, qui a posé mieux que quiconque la question du sens à donner à la vie et au travail)

Nous ne serions que les rouages d’une grande machine. Nous poursuivons des fins qui même si elles débouchent sur des conduites fonctionnelles, demeurent irrationnelles par rapport aux finalités des organisations qui leur sont supérieures et nous dépassent. Il s’ensuit ainsi un véritable divorce entre rationnalités différentes, et celui-ci engendre l’éclatement de la vie des individus eux-mêmes. Vie privée et vie professionnelle s’opposent et se trouvent chacune dominées par un certain nombre de normes et de valeurs radicalement différentes, si ce n’est contradictoires. Quelque individu que l’on soit, positionné dans un tel carcan, on se trouve vite démotivé, sa propre activité personnelle rendue irréalisable au cœur d’une logique circulaire où la technique de domination et les impératifs de rationalisation se trouvent confondus à l’intérieur même d’une mégamachine qui possède ses raisons intrinsèques, lui permettant d’assurer avant tout sa pérennité. Cela devient alors à peu près la même chose de considérer l’organisation comme étant le but in fine de la domination ou bien de se dire que la domination, peut-être "justifiée", qui sait ?, serait un des buts, mais pas le seul apparemment, de l’organisation rationnelle…

Adieu en ce cas l’utopie marxiste d’une certaine coïncidence du travail fonctionnelle et de l’activité personnelle ! Mais comment – par quel procédé mis au point – sommes -nous malgré soi et individuellement soumis – l’acceptant, en plus – à un tel conditionnement ? C’est sans doute qu’il existe des manières très efficaces de « contraindre » sans en donner l’air, pense André Gorz. D’un côté, on trouve des régulateurs prescriptifs (horaires, règlements, procédures) qui contraignent effectivement les individus, sous peine de sanctions pour les contrevenants, et les obligent à adopter des conduites utiles et fonctionnelles et de l’autre, il existe des régulateurs d’un autre type – ceux indicatifs (et "incitatifs") – qui amènent les individus à accepter une telle contrainte de plein gré. Ce sont, en premier, la rémunération, et bien sûr la sécurité, mais aussi le statut dans la société, et s’il y a lieu, une certaine "reconnaissance sociale" : seule celle-ci est capable de produire une véritable et puissante intégration de l’individu, en lui offrant un certain nombre de compensations qui le font exister non seulement en tant que consommateur, et être à temps plein "socialisé", mais qui, une chose possédée entraînant la suivante, le conduisent tout doucement à accepter le travail comme moyen unique et évident de satisfaire à ses besoins…       



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