En ton nom (ou Non, pas toi)




« La lente découverte de sa propre méthode est, pour le romancier, passionnante, mais il arrive un moment, au milieu de sa vie, où il se rend compte qu’il a perdu le contrôle de sa méthode ; il en est devenu le prisonnier. Alors commence une longue période d’ennui : il lui semble avoir déjà tout fait.
La facilité avec laquelle [certains] des écrivains usent de la première personne, cela semblait être un moyen de s’écarter des normes, une méthode que je n’avais encore jamais essayée. La première personne avait toujours offert un avantage technique évident : le point de vue choisi y trouvait une assurance contre toute tentation de s’écarter de la bonne route : « je » ne pouvais qu’observer ce que « j’ » observais. (…) J’ai maintes fois regretté de suivre « je » le long de sa morne route. Je n’avais jamais eu jusqu’alors à surmonter autant d’obstacles pour rendre le récit intéressant. Par exemple, comment parvenir à "varier" le ton, si important, alors que c’était un seul personnage qui faisait tous les commentaires ? »
Graham Green, Introduction à La fin d’une liaison (1951)

6-

Pour les animaux, un petit à venir chasse l’autre dans le corps comme dans la sollicitude de la mère pour lui. C’est cela moi-même que je ressentais au début de l’année 1983, quand je me trouvai encore enceinte d’un bébé alors que ma deuxième fille venait tout juste d’avoir un an, et la première faisant à peine ses trois ans. 
Je n’étais pas même capable d’imaginer la possibilité de porter, si près du dernier, un troisième enfant quand je percevais les deux premiers déjà comme des petits vampires qui me prenaient l’une mon lait, l’autre une grande partie de mon temps et toutes deux accaparant en sa totalité et mon corps et mon esprit – toutes mes pensées – mon désir et jusqu’à mon sommeil… Il était donc inenvisageable que je puisse assumer encore un nouvel enfant et pourtant, je le sentais, mon corps s’y préparait. Tout cela, bien sûr, était refoulé, camouflé à longueur de journées et de nuits. La règle était de ne pas se laisser aller à y penser. Que faire ? Je ne savais pas. Laisser la nature accomplir son travail aveugle ? Intervenir brutalement pour interrompre le processus – lent – qui déjà s’inscrivait dans un minuscule tracé à l’intérieur de moi, creusé dans le fil étroit de mes hanches qui remontait jusqu’aux seins gonflés déjà de lait en abondance dont la coulée hors du récipient ne semblait jamais plus devoir s’interrompre ? Le temps, qui n’est pas celui de l’imaginaire mais celui strictement biologique, intraitable et incontournable, faisait son œuvre. Enceinte alors d’un mois, il fallait prendre, ce qu’on appelle, quand la sociologie et les impératifs familiaux viennent à s’en mêler… une décision irrévocable. Et celle-ci serait irréversible. Tous ces mots en in- et en irr- circulaient dans ma tête en m’affolant. Combien et en aucun domaine je n’aime avoir à prendre de décision ! Une intervention humaine qui va à l’encontre de son instinct profond et qui le plus souvent a le travers de n’être même pas "la bonne" car il n’y a pas toujours et nécessairement de « bonnes décisions » à prendre. Souvent il vaudrait mieux pouvoir laisser aller ou bien s'abstenir dans le doute. S’il me restait un tant soit peu trace de sentiment qui soit humain, c’était bien alors l’impression que l’imaginaire en moi avait pris les rênes, conduisant la plus petite de mes idées restantes. Je ne pensais même plus à mes filles. Les journées étaient une longue tresse d’harassement, ponctuées d’éléments divers sur lesquels je n’avais aucune prise et qui requéraient toute mon attention alors que chaque moment semblait ne me concerner ni m’intéresser en aucune façon.
Le soir, quand elles s’endormaient, et avant leurs premiers réveils nocturnes au mitan de la nuit, pendant que "j’avais le temps", je pleurais (en vitesse) : les larmes me lavaient l’esprit, tranquillisaient mes entrailles et me reposaient un court moment de cette impression grandiose en même temps que ridiculement terre à terre, d’échec profond. Pour commencer l’année, j’allais me faire avorter. Je répétais le mot. Avorter. Décision était prise, cela s’était fait tout seul on eut dit étant donné qu’on n’en avait pas réellement parlé. Je veux dire en profondeur, avec les quelques éléments dont on disposait. Ceux que l’on préférait enfouir à jamais. L’exfiltration allait se faire parce que chacun des deux parents ne se sentait pas la force, à cause d’une certaine pesanteur qui leur clouait les pieds au sol et suite à leur imbécile insouciance ou inconséquence sexuelle – abrutie, je dirais même - d’entreprendre ensemble la confection d’une nouvelle (pour le moment) petite existence qui allait continuer, moi et moi seule, personne d'autre, de me dévorer. 
J’ai eu peur. Néanmoins la décision fut trop rapidement prise, et comme sans moi. Je n’y étais pas. Et elle est venue plomber la suite de notre relation de couple – je me demande encore pourquoi – et nous torturer l’esprit durant un certain temps. Chaque soir, une fois les petites couchées, j’avais cette crise de larmes à retrouver dans mon lit. Cette sorte d’hommage silencieux au bébé dont personne ne voulait. Au moins, que quelqu’un verse des larmes sur lui. Si ce n’est que ça… Depuis, je n’ai plus je crois jamais pleuré. Pleuré vraiment. En tout cas, pas de cette façon là, semblant irréelle et en même temps indéfinissablement juste.
Je pleurais de voir mon ventre s’arrondir tout en sachant que le sort de cet amas de molécules, ce petit œuf vivant, promesse à venir d’être humain, était déjà décidé, qu’il n’était plus entre mes mains et qu’il serait bientôt débarrassé d’avoir à poursuivre sa faible mais déterminée existence. Que bientôt tout serait fini, du moins pour lui. Il n’y aurait plus jamais à y revenir. Et que moi-même, je le savais, je ne serais plus la même après
Pourtant il m’était tout aussi (concrètement) impossible d’imaginer la suite si nous ne faisions rien et laissions la nature suivre son cours. La petite dernière marchait tout juste, tétant encore comme un petit veau, et surtout la nuit… L’aînée, nerveuse et colérique, "manquant de moi", commençait à se barber dans l’atmosphère, confinée parfois, des tétées, des couches et de la nursery… Le père, débordé de travail, la plupart du temps absent et pour de multiples raisons, en déplacement, de garde ou en train d’effectuer des remplacements… se plaignait quand il était là de me trouver si peu disponible pour lui. Pour "nous", disait-il prudemment. Quand « moi-même », ce qu’il en restait du moins, j’avais conscience aiguë de ne plus l’être et depuis longtemps. Car moi-même, enfin, allais-je devoir regarder mon ventre se déformer progressivement (lorsque je "pensais", ce n’était à rien d’autre qu’à l’avenir tout proche), se distendre, ondulant sous les petits coups de pieds répétés, tirant sur mon dos jusqu’à la nuque, sentir mes jambes gonfler de devoir porter encore si tôt après les deux autres un petit être aussi précieux et aussi encombrant à la fois? Si cher, et si redoutable...
Non. Décidément, non ! Me sentant déjà devenir mère pour une troisième fois, je me suis prise par la main et me suis rendue à l’hôpital pour y laisser pratiquer sur moi ce geste définitif et pour toujours irréparable. Mais jusqu’au tout dernier moment, jusqu’à ce qu’on me "prémédique avant l’anesthésie générale", jusqu’à ce que je me sois trouvée sur la table dans le bloc opératoire, jusqu’à cet instant seulement, je me suis encore demandé si je n’allais pas m’enfuir à toutes jambes (on voit ça dans les films) allant quelque part, je ne sais où, y laisser pousser en moi ce petit être indésirable , repoussé par tous, même par sa propre mère. Ce n'est tout de même pas de chance. C’est trop injuste.
Mais ce n’était pas là une véritable "idée" simplement un éclair d’instinct surgissant par bouffées à peu près tous les quarts d’heure, comme des contractions que je n’avais pas – des contractions psychiques – et je sentais aussi combien j’étais en plein fantasme, en pleine folie de sursaut maternel et combien il ne pouvait en ce moment-là, précis, ne s’agir que de ça. Allant jusqu’au bout du désir profond tel qu’il était ressenti je ne pensais pas que je pouvais m’en retourner vers les miens et qu’on me dise « oui, tu as bien fait, gardons-le, moi aussi je pensais qu’il le faut, puisqu’il est là maintenant, et qu’on le peut, après tout » … mais eh oh, c’est de moi avant tout qu’il s’agit, pas de la situation autour. Si j’avais laissé mon ventre revenir plein, de retour, inentamé par les instruments obstétricaux, ce n’aurait pas été pour qui que ce soit d’autre que moi, il était à moi « maintenant qu’il était là »; c’était une erreur, certes, mais pas seulement une simple erreur de parcours. Avec lui, et si je l’avais gardé, (moi seule pouvais en décider), je n’avais pas l’intention de revenir du tout, ni dans la famille, ni vers le monde des autres, la société… C’était un pur sentiment de fuite hors de toute réalité qui m’envahissait.

Fuir avec dans les entrailles qui n’étaient plus les miennes, le fruit de la vie. L’emporter loin.
Je suis rentrée. Les filles et leur grand-mère m’attendaient. La petite avait "très envie de téter", m’a-t-on dit pour tout accueil. Je l’ai mise au sein. Sa sœur a fait un caprice.
Je fus profondément et pour longtemps profondément attristée, après que tout fut terminé. L’affaire entendue. Classée. Mais triste je ne l’étais que par moments. Des moments qui pouvaient être doux aussi.
La nature fait décidément bien les choses : une mère est une mère, mais une mère qui a tout fait pour ne plus l’être ne l’est plus en à peu près 24 heures. Son corps "oublie" vite. Pour ce qu’on appelle le cœur, la mémoire ou les souvenirs, c’est autre chose.           


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