Femmes de l'ombre
« La vie dans les "économies
avancées"
s’articule épouvantablement autour de l’acquisition, de l’accomplissement, de
la réussite, de la multiplication des activités et des fréquentations, même
quand on est vieux. Et puis on meurt. » (Viv Albertine)
2-
Ivan Illitch en son
temps (quelqu’un se souvient-il de lui ?... c’était le début des années
80) a souligné la perte incontestable d’autonomie que subissent les femmes que
l’on a longtemps contraintes, par différents moyens, à se maintenir dans la
seule responsabilité du foyer. Les moyens sont nombreux, inutile d’en produire
la liste, allons plutôt vers un autre questionnement.
À défaut de percevoir
compensation matérielle et financière pour le travail de reproduction qu’elles
fournissent la plupart du temps et encore aujourd’hui "à
peu près"
seule pour s'en acquitter, les femmes, au moins, trouvent-elles leur compte (expression d’hommes) dans une forme de socialisation du travail
domestique (qu’il-faut-bien-que-quelqu’un-fasse)
et qui les délivrerait ainsi d’un (sur)travail fourni jusque-là
bénévolement-gratuitement ?
J’entends par socialisation du travail l’aide
à domicile de différents services (qu’elles n’ont d’ailleurs pas toutes les
moyens de s’offrir) comme ceux d’une "femme"
de ménage, garde d’enfants, ou une personne pour effectuer le repassage... On
peut arguer qu’une toute petite partie seulement des tâches domestiques dont les femmes
doivent s’acquitter sont effectuées par des intervenantes extérieures et
constitue une libération qui se fait au prix de l’exploitation encore
d’autres femmes (moins, bien moins souvent d’hommes) qui sont contraintes à des
sous-emplois dont elles ont besoin, et qui ressentent fortement et à leurs
dépens la segmentation dispersée, irrationnelle et pour ainsi dire
incontournable de la société en une "élite"
économique (serait-ce à partir seulement de 3000€ mensuels par ménage) et la
classe de celles qui les "servent".
L’émancipation des
femmes ne s’obtiendra pas en les rendant pareilles aux hommes qui n’ont à
vendre que leur force de travail en dehors du foyer, elle sera obtenue quand
les femmes [elles-mêmes] auront émancipé les hommes en leur apprenant qu’aucun
salaire ne mérite qu’on fasse un travail dévorant qui bouffe tout, et qu’au
contraire ce sont les valeurs extra-économiques qui doivent primer sur les
autres et devraient seules être porteuses de sens…
Conclusion (provisoire) :
Plutôt que par l’accès au travail personnalisé et aménagé avec des aides
extérieures qui l’accompagnent, puisqu’il faut bien en effet que le travail
domestique se fasse, c’est par la répartition dans le couple des tâches
ménagères que les femmes, et donc les hommes, pourront s’aménager un véritable
temps permettant l’épanouissement existentiel de chacun.
« N’y a-t-il pas
contradiction entre la volonté de libérer du temps et celle de salarialiser et
professionnaliser des activités qui, si le temps ne manque pas, peuvent se
développer sur une base de coopération bénévole, et, en partie, se confondre
avec le temps de vivre ? » Ce qu’André Gorz déplore, c’est "l’extension
que peut ou doit prendre le champ économique, sur les limites, passées
lesquelles, il pervertit ou tue le sens d’activités qui n’est préservé que
lorsqu’on les accomplit parce qu’on aime les accomplir. "
C’est bien joli tout ça – sur le papier – et
l’on ne peut qu’en être d’accord, mais quand on se retrouve toute seule à faire
le ménage pendant des siècles, à un moment ou un autre, quitte à payer un être
humain pour exécuter la tâche et contre ses propres principes, on finit par "se
faire aider"… Et la personne en question, on l’aime, on la soigne, on lui
offre des petits cadeaux, on ne compte pas ses heures à un billet près, on la
préserve surtout des corvées trop ingrates, on lui parle, on lui demande de ses
nouvelles… et surtout, on la paye raisonnablement.
C’est un être libre et autonome. Alors, si
quelqu’un de votre entourage vient vous demander pourquoi vous passez la brosse
dans les toilettes, vérifiant tout avant qu’elle arrive,
pour quelle raison tu débarrasses les assiettes de leurs détritus et rince la
vaisselle du déjeuner et l’essuie et la range, tu lui envoies dire qu’elle
n’est pas là pour nettoyer notre merde… Sa tâche et sa fonction, qu’elle occupe
encore mieux que moi (et bien plus que lui sans doute) se situe entre Elle et la Maison, et son emploi
ne consiste pas à éliminer toute la somme des résidus de notre existence…
Le problème, et il est
de tout temps, c’est que dans la critique de l’individualisme, on est toujours
tenté de confondre autonomie et dépendance.
L’autonomie de
l’individu est un idéal de liberté, tandis que l’indépendance reste un objectif
– si on la veut "complète" – qui est
inatteignable. Une sorte d’utopie inaccessible et parfois virant à l’absurde…
L’individu est autonome dans la mesure où il se sent libre de construire les
liens qu’il veut, mais il n’est pas indépendant car sa liberté n’a de sens que
si elle s’inscrit dans une expérience collective, et lorsque les tentatives
d’une indépendance revendiquée haut et fort échouent toutes, cela devient assez
vite insupportable pour ceux qui en sont témoins, et alors on voit les
attitudes qui accompagnent ce mouvement friser l’arrogance.
En matière d’autonomie,
au contraire, il n’y a pas la moindre arrogance, celle-ci ayant pour recherche
quelque chose d’absolument légitime et même d’indispensable. Il faut se battre.
C’est tout.
(sur le chemin de l’école…)
C’est quoi « la
patrie » ? Alors pendant la guerre d’Algérie les colons ont été forcés de partir ? Quelle
différence il y a entre maison-foyer-domicile ? C’est quoi "un
jury d’Assises" ? Pourquoi on tire au sort les
gens ? Comment on décide qui va aller en prison – ou pas ? Et pour combien ? C’est jusqu’à quand
la perpétuité ? Est-ce qu’on a le droit par exemple de donner cent ans ?... Je savais pas, tiens,
qu’il y avait des élections ce dimanche… Qu’est-ce que c’est déjà
l’Europe ? On en a parlé à l’école mais j’ai oublié. Pas tout compris… On vote pour quoi exactement ? C’est
quoi le brexit ? Pourquoi ils
sont partis les Anglais ? Est-ce que la reine d’Angleterre était
d’accord ? Quand elle a un avis et le ou la première ministre en a un
autre c’est lequel des deux qui l’emporte ? Dans les listes pour les
élections européennes y’a combien de noms ?.............
3-
Tout ce dont on
dispose, en fin de compte, c’est son corps. La profession, l’argent, la maison
où l’on a élu domicile, les "contacts", la vie sociale, tout
cela constitue seulement la couche extérieure. Des paroles qu’on se dit qui
comportent l’expression « J’ai ». Des choses que l’on aime se
rappeler avoir quand on les a, ou que l’on voudrait pouvoir prendre aux autres
quand on ne les a pas. Qu’on leur envie. (l’envie est un mot et une pensée qui
mène le monde)
Tout ce que j’avais (et
en tant que femme c’est encore plus net je crois) c’est mon corps et l’intimité
qui est supposée aller de soi avec. Ce qui prend trait d’une certaine fierté,
qualité de vie et dignité. Toute ma vie, ce corps qui restait mien, je n’ai
jamais eu aucun mal à le partager (ce qui m’a fait faire pas mal de choses
improbables, pas franchement nécessaires, et que j’aurais pu m’éviter…)
Mais. Une chose. Écoute
bien.
Mon
sommeil et ma nuit ne t’appartiennent pas !
Il n’est pas nécessaire
de haïr ou de détruire ou même simplement d’en vouloir à l’autre pour prendre
ses distances.
Il est temps de
considérer les choses sereinement. Admettre que, non, "tout
le monde"
ne cherche pas tout le temps et à tout prix à te persécuter ou faire pression
presque involontairement sur toi. (pourquoi quand nous sommes arrivés à un
certain âge ne faisons-nous sans cesse que nous répéter ?)
Pour moi, chaque moment
désormais est marqué et mesuré, soumis à examen, sous une lumière impitoyable.
Je ne supporte plus, comme avant cela se faisait, que l’on soustraie un objet à
la discussion. Que l’on pousse du pied tout problème poussiéreux sous le tapis.
Si nous sommes des sujets avertis, on doit trouver les conditions pour mettre
des mots sur la chose qui dérange. Et s’il n’y a pas consentement mutuel, je ne
considère plus la personne en face comme un sujet. Et je l’ignore. Il n’y a
plus rencontre.
Mon attitude envers les
hommes avec le temps s’est à la fois adoucie et tout en même temps refroidie.
Dans tout échange réel avec eux, pas uniquement sentimental ou de façon
agréablement convenue et idéalisée, j’en arrive très vite à sentir en la
reconnaissant une potentialité d’oppresseur qui peut surgir et alors je dois
m’éloigner. Pour respirer mon air à moi et à ma façon qui n’est pas celle de
l’autre.
On peut très bien
envisager de fuir, repartir à la recherche d’une vie porteuse de sens, profiter
au maximum de ce que l’on sait bon
pour soi-même tant que c’est encore possible, tout en jugeant qu’il y a danger
à s’exposer à un autre type de "famine". Le prix à payer de cette fuite en serait
beaucoup trop élevée. Alors on reste. On se maintient dans les lieux. Il faut
apprendre à s’évader sur place.
Se dire : j’ai
envie de profiter de la vie. Sans chercher plus loin. Je ne me désire pas ailleurs,
à la manière d’André Breton…
C’est d’instinct qu’il
s’agit.
Jung pensait que les
instincts, en ce qu’ils dérivent de l’inconscient, auraient le pouvoir de faire
se rejoindre esprit et biologie… Si l’on prolonge l’idée on
peut considérer que, des instincts, celui qu’on appelle "créateur"
est, tout comme on le voit à l’œuvre à l’intérieur des rêves, le langage du Soi.
Une impulsion, certes
venue de l’intérieur, mais qui une fois associée à l’anticipation et à la
conscience tout autant qu’au langage, guide les êtres humains vers un
comportement qu’ils s’imaginent être "naturel"
ou « normal » mais qui en fait est entièrement codé à l’avance et
généralisé comme à outrance. Tout le monde adopte sans le savoir plus ou moins
les mêmes. Il y a très peu de singularité dans notre partie instinctive.
Nous naissons avec la
totalité de notre instinct intacte. Après, les choses peuvent se gâter ou tout
du moins se compliquer. Quand nous grandissons dans une maison où rien ne
respire – ni la joie ni même la détresse – on est amené à faire tôt
l’expérience de l’absence de détermination. C’est le train-train qui domine
tout, et celui-ci peut conduire (le plus fréquemment) à l’ennui, mais aussi à
la dépression et quantité d’états divers d’anxiété à peu près semblables à ceux
que manifeste un animal capturé et traumatisé. En ne faisant que se rendre
pieds et poings liés au conditionnement en vue de finir "bien
élevé",
on abandonne toute forme d’instincts – l’instinct de jouer, de se lier, de
faire face, de sortir et vagabonder avec d’autres de son âge – et on les
enfouit les uns après les autres au plus profond de soi, hors de sa portée.
Nos instincts sont
alors fortement endommagés. Ils ne "remonteront"
sans doute plus.
Ce qui devrait nous
venir naturellement, ne nous vient plus du tout, on fait comme si cela
n’existait pas – ou alors cela revient mais après un dur combat avec soi-même afin
de les retrouver…
Trop domestiquer
revient à interdire. Non pas qu’apprendre à se comporter de façon civilisée
soit l’équivalent d’une "capture", il s’agit là aussi
d’un processus humain et animal naturel et l’éducation en elle-même n’est faite
que d’une suite de progressions et d’étapes successives : une infinie
possibilité d’ouvertures… un grand nombre de STOP ! à émettre et poser quasi en permanence… et quelques
rares conversations approfondies qui vous marqueront à vie…
Le problème n’est pas
l’éducation mais ce sont les convenances. L’ennui profond lié aux convenances.
Dans son état naturel, l’être humain n’est ni docile ni vide. On finit par le
rendre ainsi. À l’origine il est alerte, réceptif, et il réagit à tout et à
tout moment. Jamais il ne devrait être enfermé dans un schéma verrouillé
répétitif. Il devrait avoir le choix.
Sans quoi, très vite, il devient quelqu’un qui est persuadé de s’autosuffire, a
du mal à demander de l’aide, à s’ouvrir et à reconnaître ses propres besoins.
Or il n’est poussé qu’à une seule chose : agir correctement.
Même s’il faut de la
cohérence en toute éducation pour favoriser le développement, du suivi
personnalisé et une certaine organisation, l’injonction seulement à bien se
tenir tue dans l’œuf toutes les possibilités créatrices.
C’est le fait de jouer,
d’imaginer, d’exprimer et non le fait de bien se comporter qui est le cœur,
l’artère principale de la vie et de la créativité propre à chacun. Le besoin
lui-même de jouer est un instinct. Sans jeu – faire fonctionner les choses
ensemble, les mettre en rapport les unes avec les autres en imagination – pas
d’intelligence, et pas non plus de vie créatrice.
Beaucoup de
femmes-filles se réfugient très tôt dans la vie de l’ombre. C’était le cas même
de la plupart autrefois. Elles s’essayaient à vivre une vie secrète tout en
étant coupées en deux. Par les rêves elles tentaient furtivement de réduire les
explosions qu’elles ressentaient et qui étaient consécutives à une trop grande
tension en elles effectuée sur le mode de la répression. Leur apparence
extérieure ne changeait pas. Leur moi docile continuait imperturbable de
censurer les impulsions éprouvées (qui leur faisaient peur !) mais la
pression causée par cet étouffement les agitait, se faisait de plus en plus
intense, jusqu’à ce qu’une tornade ait lieu.
Les aspects négatifs
des figures de l’ombre ont parfois tendance à être étrangement excitants. Déjà,
on ne peut rien contre eux, c’est un fait, et ils débarrassent les individus et
les groupes de leur équilibre dans la vie et de leur égalité d’humeur. Et
l’ombre offre aussi un côté divin et fort à la personnalité la plus effacée.
Les femmes, surtout, connaissent cela très bien. Le travail de l’ombre
paisible… Notre culture sait exploiter parfaitement – comme toute chose – ces
pulsions dites féminines positives de l’ombre qui leur donnent implicitement
droit à se créer elles-mêmes et de leurs mains une existence silencieuse et
passive.
L’âme et le soi,
laissés de côté, ne trouvant plus moyen de s’échapper, demeurent là à bouillonner
à petit feu – jusqu’à ce qu’un jour ils fassent sauter le couvercle. Une fois
libéré, ce qui a jailli de l’inconscient n’est pas facile à remettre en place
comme avant. Les choses n’ont pas tourné ainsi qu’elles l’imaginaient ou le
souhaitaient. L’énergie qui leur était venue spontanément, qu’elles sentaient en
elles, a été détournée sous la surface, d’où elle émerge à nouveau quand et dans les conditions où elle le pourra.
Chacune sait quand il n’est
pas encore le temps. Et qu’il n’est pas encore possible de se consacrer au grand
jour à ce que l’on voudrait, et l’on commence alors de vivre une étrange double
vie, faisant semblant d’être quelqu’un de stable aux yeux de tous, joyeuse et d’humeur
égale dans la journée et agissant très différemment dès que l’occasion se présente.
On prétend mener une vie banale, "toute simple",
sans histoires et sans problèmes, alors qu’on grince des dents en l’affirmant ou
bien que l’on rougit…
Mais dès qu’une possibilité
d’ouverture se présente, on se lance droit vers la sortie.
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