Le complexe de réclusion
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Phrase du jour (elle est d’André Gorz, le "Gorz" des années 90) : Travail et
activités microsociales se complètent l’une l’autre, chacune contenant la
critique de l’autre et libérant l’autre…
Phrase du jour et de moi-même : Moi je ne
lutte à proprement parler contre rien. Ou alors pour moi-même et pour mon
propre compte.
Rêve d’un temps à présent révolu : « La créativité la plus grande s’épanouira quand les créateurs, libérés
des impératifs de rentabilité et de "compétitivité", pourront mettre
en œuvre leurs capacités et leur savoir de manière libre et coopérative. Dans
leur pratique on verra alors peut-être s’esquisser les conditions qui pourront
permettre aux rapports sociaux de la production de connaissances de devenir le
fondement d’une authentique société
de la connaissance, car la connaissance elle-même n’apparaîtra pas chez eux
comme un ensemble d’informations formalisées détachables de leurs détenteurs,
mais sous la forme d’une activité sociale qui développera des rapports
communicationnels et égalitaires, exempts
de domination. »
Un beau rêve… Moi je dis c’est un beau rêve.
La mise à l’écart de l’expérience du monde
sensible trouve son sens dans "la mathématisation de la nature"
(Husserl), et l’on retrouve également trace de cette exclusion chez Galilée,
Descartes et Leibniz, et d’autres, comme Kepler, qui, concernant l’histoire de
la pensée, ont apporté la découverte que les lois de l’intellect lorsqu’il est
libéré de la subjectivité du corps sont aussi pour la plupart les mêmes qui
régissent l’univers, de sorte qu’il est tout à fait possible de concevoir des machines pensantes. Ce qui est ainsi
identifié et étudié n’est rien d’autre qu’une pensée « sans sujet »
qui serait propre.
Après cette mise en évidence de « la
connaissance pour la connaissance » c'est-à-dire fonctionnant seule ou à peu près, et un siècle plus tard, ce sera
l’arrivée de l’intelligence qu’on a appelée "artificielle", et celle
des premiers ordinateurs... Le chemin est alors ouvert, dans l’indifférence à ses
contenus, aux intérêts et aux passions, de l’accès à une vérité en une
connaissance morte, tout à fait substituable aux facultés humaines. Pour
être productives au sens où le capitalisme l’entend les connaissances mortes n’ont
plus besoin d’être connues et comprises par quiconque. Elles se constituent en
s’ajoutant les unes aux autres indépendamment de la vie et de l’intelligence
elle-même. On objectera qu’il s’agit d’une autre
forme d’intelligence qu’on ne connaît pas encore très bien… Une forme nouvelle
à laquelle chacun devrait pouvoir s’adapter. S’adapter est le mot le plus puissant et le plus utiliser en ce
début de millénaire. Mais les développements contemporains de l’intelligence et
de la vie artificielles, mettant en sourdine toute expression spontanée de la
vie ne prédisposent pas à l’émancipation mais viennent plutôt écraser du pied
toute interrogation sur ce qui pourrait être le sens à donner à tout cela qui
nous dépasse, ainsi que sur les buts et les besoins de l’être humain sensible.
La connaissance telle qu’elle est conçue dans
une société dite "de l’intelligence" préfigure en réalité une "civilisation
posthumaine". Échappant en effet au cerveau humain, elle prend l’apparence
d’une substance transférable à l’intérieur des appareils et tout laisse à
penser que la contradiction entre « épanouissement de soi » et
« marchandisation de soi » reste plus que jamais vivace et
efficiente : soulignée en son temps (début des années 2000) par André
Gorz, elle a même de beaux jours encore devant elle étant donné qu’aucune
réelle dissidence contre la Toile, qui telle une araignée géante nous recouvre,
ne permettra autre chose qu’une émancipation toute symbolique de nous-mêmes
envers celle-ci, sans aucun effet sur le réel qu’offre la privatisation des
moyens d’accès permanent au bien commun que représente le savoir sous toutes
ses formes.
L’enjeu sur et pour le Net, d’hier et
d’aujourd’hui, est de savoir si celui-ci sera un lieu de coopération conviviale
(au sens d’[Ivan] Illitch : outil convivial = outil qui ne programme ni ne
détermine l’usage que les gens en font) ou au contraire un lieu de
monétarisation et de commercialisation de la communication et des
échanges, écrivait dans une lettre datée de 1999 André Gorz.
D’ores et déjà, nous connaissons la réponse…
Mon rêve – mes rêves à moi du jour car il y en
a eu beaucoup : rassurez-vous je ne vais pas tous les citer – n’a rien de
merveilleux ou tout tu moins proche d’un certain idéal. Enfin ça dépend des
nuits.
Ils étaient nombreux et se
déroulaient tous "en extérieur" et avec un tas de gens.
Des rêves, aussi, avec plus
d’objets que de personnages. Des objets de toutes sortes et dont chacun se
servait à sa façon, ce qui posait problème dans l’existence… Je livrais
bataille à tout le monde. Me sentais seule oh combien seule. Et aussi j’ai rêvé
d’une fac nouvellement construite où je ne trouvais pas dans quel bâtiment
avait lieu l’enseignement ni comprenais les modules de cours. J’étais
totalement dépassée. Dans une salle ressemblant à une bibliothèque un grand et
gros type surgissait armé d’une bombe lacrymogène et nous aspergeait (bizutage, pas « acte terroriste »).
J’avais peur de mourir ou d’être aveugle. À un moment, une très vieille femme
se pointait avec un métier à tisser ancien qu’elle tenait à la verticale avec
grand peine sur son épaule gauche et voulait m’expliquer son fonctionnement.
Elle était mignonne et pourtant me faisait peur. Ma fin ? Ma mort ?
L’après ?...
Alors que nous laissons s’échapper la nostalgie
et nos peines de cœur sur ce que nous étions dans notre jeunesse, ébréchant
ainsi ce que nous avons appris du passé, accélérant ce que nous entrevoyons du
futur, nous ne pouvons faire autrement que de nous tenir « à quatre
pattes ». À l’étape de la transformation où nous devenons, nous sommes revivifiées. Parties bien souvent d’un désert
où nous nous sentions aliénées, coupées de presque tout – mais la vie dans le
désert si elle est restreinte peut aussi être brillante – nous ne sommes plus
désormais une petite chose en train de se dissoudre et nous nous frayons un
chemin vers ce désert, par affinité de vie, la vie s’y trouvant très concentrée
au fond, comme la vie de beaucoup de femmes l’est. Chacune de ses racines
essaie de retenir jusqu’à la dernière goutte d’eau et la fleur économise son
humidité. Nous avons toutes des vies à peu près semblables, réduites en
surface, et riches et intenses en dessous. Alors, si vous le voulez, si vous y êtes
prêtes, fouillez le désert et voyez ce que vous trouverez. Évitez par contre la
confrontation avec toute force contre nature – contre le développement, contre l’harmonie
et contre le sauvage – qui n’existe pas seulement chez certaines personnes qu’il
aurait fallu pouvoir éviter, qui croisent votre chemin ou vous tombent dessus, mais
se trouve la majeure partie du temps à l’œuvre en soi-même.
Bien sûr qu’il faut toujours s’aventurer !
Et sans peurs. Avancer dans l’obscurité sans pour autant se laisser prendre au piège,
ni être capturée, à l’aller ou au retour… En soi réside pour chacune d’entre
nous le prédateur inné. On se le trimbale partout avec nous… Pour chacune il dispose
d’une forme spécifique et d’une force difficile à contourner que l’on doit contenir
et mémoriser sans s’arrêter à l’attraction qu’il exerce sur nous. La liste est longue
des outils nécessaires à mettre en œuvre pour l’empêcher de nous nuire. Et il vaut mieux se servir de tous à la fois et au même moment : perspicacité, endurance,
intuition, vision de loin, finesse de l’ouïe et de la compréhension, sensibilité
aiguë et comme obstinée, alimentation à sa propre flamme créatrice, pas à celle
des autres. Et j’en oublie certainement… Cela exige de rester maîtresse de ses pouvoirs
instinctuels.
Je ne sais pas pour les autres femmes mais moi, ces pouvoirs, ignorés
le plus souvent, je les rencontre dans mes rêves où ils reviennent de façon récurrente
sans que je le décide bien sûr. Les rêves ont leur vie propre. Car dans ma vie,
ce n’est pas le désert que je rencontre, mais je trouve toujours « une bonne vielle petite
maison ». Qui m’attend. Le prédateur naturel y siège étant donné qu’il correspond
au complexe de grande réclusion qui nous guette toutes, aux marges de l’existence.
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