Le facultatif et l'indispensable




6h. Réveil après un rêve "familial" de rupture. Il y avait une maison. C’était la nôtre. Mais elle ressemblait à celle du Boulevard. Ambiance mortifère. Les persiennes côté rue toujours tirées. J’étais ulcérée quand, revenant du dehors, je constatai qu’on avait entrepris sans me demander mon avis de jeter tout un tas de choses pour, disait-on, "débarrasser"… Et il y avait parmi ces choses des trucs à moi auxquels je tenais par-dessus tout. On s’engueulait, mais il tenait bon. À la fin je décidai en moi-même de ne pas m’accrocher à ces objets puisque, de toute façon, j’allais partir.

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De quelle façon en sommes-nous arrivés à ce que (au moins en rêve) je puisse formuler les choses de la sorte et les lui dire : Prends-toi en charge toi-même et complètement, même si personne – aucun femme à ma connaissance – ne te l’a jamais appris (ainsi que pour la plupart des hommes) ; paie ce qu’il y a à payer et pour le reste, je m’occupe de tout.
À cette injonction implicite aucune discussion et aucun retour en arrière ne sont possibles (même s’il faut, fréquemment, procéder à de petits rappels…)

"Monsieur Hétéronomie" s’est longtemps glissé à l’intérieur d’un statut et d’une fonction indéboulonnables, ceux qui sont les traits du « chef travailleur », et quant à elle "Madame Autonomie-abstraite", elle a dû endosser sans mot dire et en-souffrant mais-sans-rien-montrer, le rôle, les attributs, la tâche éternelle qu’on lui imposait.

Hétéronomie, cela signifie en termes savants ("socio-économiques") l’ensemble des rapports de travail qui prive le travailleur du libre choix des fins particulières et intrinsèques pour lesquelles il œuvre (par exemple, "travailler pour vivre" est une fin extrinsèque et non libre) ce qui l’empêche ainsi d’avoir une vue globale du processus, et de tout ce qui est en train de se passer « autour »… De l’hétéronomie fait partie aussi tout ce qu’il est nécessaire d’accomplir pour qu’une famille (et donc une société) fonctionne et se reproduise. C’est pour cette raison que le mode d’être "hétéronome" ne peut être totalement supprimé, écarté, et qu’il est très difficile de le réduire. En dehors de quelques spécimens heureux qui comme les autres empruntent son chemin et restent cependant créatifs, le "travailler pour vivre" (personne ne se l’imagine et que l'on ne se fasse pas des idées là-dessus) ne sera jamais source d’épanouissement personnel. Néanmoins, ce que pourrait avoir de positif cette épuisante tâche interminable, c’est peut-être que dans certaines conditions elle finisse par travailler contre elle-même puisqu’il lui arrive alors et sur le long terme de servir l’autonomie plutôt que l’empêcher…
Par quel miracle ou tour de passe-passe ? Il ne s’agit aucunement d’un phénomène spontané "naturel" (travaille bien, du mieux que tu puisses, conjugue toute ta force, énergie, vitalité, dans le but d’obtenir des résultats invisibles : et au bout tu trouveras forcément quelque chose) mais pour autant nos efforts en cours de route d’efficacité et de rationalisation peuvent conduire (probablement de façon momentanée) à nous libérer du travail, laissant vacant une partie de notre temps, et nous libérer nous aussi du règne de cette rationalité exagérément pour les besoins de la cause organisée et dédiée à tous les saints de la production-reproduction…
À force de faire, on finit par savoir faire, et grâce à certaines améliorations et « progrès » techniques, le temps consacré au travail socialement nécessaire, si on le veut et si nous avons des dispositions pour l’admettre et en tirer partie pour soi, peut devenir de moins en moins important…

La satisfaction de l’ensemble des besoins fondamentaux étant assurée, qu’allons-nous pouvoir faire de cette autonomie qui n’est d’abord que ressentie ? Qu’est-ce qu’il se passe quand on se retrouve face à soi-même, sans aucun écran intermédiaire ? L’autonomie entrevue devrait correspondre (en principe) à la pratique d’activités où le désir, la fantaisie, le libre choix des fins (dont on ne se soucie plus guère), le facultatif, le gratuit, le superflu, en bref tout cela qui n’est pas nécessaire donne à la vie sa saveur et sa valeur : la fin en soi qui fonde toutes les fins… La mention principale de l’autonomie étant la liberté de faire ou ne pas faire (à sa guise) sans que quelque chose dans notre existence en dépende c’est le précieux mot délaissé, oublié, de "facultatif", qui représente du « temps à vivre ». Celui que l’on ne compte pas et où l’on se laisse vivre, justement.
Mais c’est là aussi qu’un certain dualisme va prendre sa place et entrer en jeu.  Dans l’idéal de "pluriactivité", explique André Gorz, plus encore qu’un dualisme, se dessine une dualisation et celle-ci, temporelle, va traverser les individus eux-mêmes, chacun appartenant à l’une et l’autre sphère de l’hétéronomie/autonomie, et pourtant ceux-ci vont pouvoir s’épanouir, même difficilement et en s’en donnant soi-même les moyens, grâce – justement – à cette double appartenance.

Le travail alors pour eux peut cesser d’être la seule et unique source d’identité et de socialisation possible. En dehors de lui, sur sa frontière, chacun devrait avoir accès en principe aux activités – toutes sortes d’activités – qu’elles soient privatives, culturelles, politiques ou associatives, enfin productives de quelque chose d’autre que le travail lui-même. En associant alternance des deux sphères "rapports de travail et faculté créative" à une réduction importante du temps de travail, chaque individu aurait alors possibilité d’allouer son temps ainsi que bon lui semble tout en œuvrant à la production de ce qui est indispensable à toute existence.
« Le travail devient un moyen pour élargir la sphère du non-travail, il est l’occupation temporaire par laquelle les individus acquièrent la possibilité de poursuivre leurs activités principales. » (André Gorz dans ses Adieux au prolétariat)
Ainsi le temps de non-travail peut cesser d’être uniquement temps de repos, de détente, de récupération ; temps d’activités accessoires, paresse, divertissement (qui est l’envers du travail anesthésiant et épuisant par sa monotonie puisque tout le monde loin de là n’"adore" pas son job) devraient alors pouvoir retrouver leur place, un nouveau lieu d’exercice et un emploi inédit, alors qu’auparavant on ne s’y prêtait qu’en s’astreignant à les envisager comme les seuls espaces de socialisation possible et l’unique source potentielle de sa propre identité.
Le domaine du hors-travail se détache de celui du "essentiellement privé", et s’éloigne d’une consommation effrénée. Les activités réellement autonomes deviennent prépondérantes par rapport à la vie du travail qui ne "bouffe" plus toute l’existence et laisse un espace suffisamment large entre la sphère de la liberté et celle de la nécessité. Le travail peut cesser d’être la seule garantie d’indépendance et de socialisation. Le temps de la vie n’a plus à être géré en fonction seulement du temps de travail : c’est le travail au contraire qui doit trouver sa place subordonnée dans un projet de vie. Le temps libre libéré de sa fonction envers du travail seule, il nous reste à l’extraire encore d’une autre attribution obligatoire : celle du loisir de masse. Car si de manière normative se sont vues opposées hétéro et autonomies (= maîtrise et non-maîtrise des fins du travail) l’autonomie, dégagée de l’hétéronomie, est bien plus que cette opposition dans les buts visés.

Aristote (dans L’Éthique à Nico…) faisait clairement la distinction entre le travail instrumental (poiesis) et l’agir citoyen (praxis). Une fois réglée la question du travail maîtrisé au niveau de ses fins et de son utilité personnelle et sociale (je sais pour quoi je bosse et quelles sont les visées extérieures à moi-même du travail global auquel je participe à titre individuel) il ne suffit pas de vouloir restreindre une autonomie (réelle) retrouvée en la vouant à des activités qui soient seulement non directement d’ordre économique même si socialement utiles encore et sans but marchand impliqué. Ici, une pierre lancée par Gorz dans le jardin de ce qui s’est appelé à partir des années 70 "économie alternative", suivi de "tiers secteur" et de tout un tas d’autres termes comme "économie sociale et solidaire" ou même, plus obscure, l'"économie collaborative"… Nous n’étions pas en panne d’imagination dans la lexicographie… tout en ne sachant pas précisément ce que chacun des termes recouvrait ni de quoi à travers eux il était question : par contre nous comprenions clairement qu’il s’agissait d’une façon différente de produire, fondée sur l’autonomie, l’autogestion, l’autosuffisance et le local prioritaire…

Mais une sphère, qu’elle soit "alternative" ou "informelle", située à l’intérieur de l’économie reste encore dans le giron de la logique capitaliste et ce n’est donc pas à une prétendue alternative à celle-ci que l’on devrait être en mesure de viser (au sein du simple "travail de reproduction") mais à des activités réellement libres, celles qui sont (façon de parler aristotélicienne) en dehors de l’économie domestique… et cet en dehors lui-même est difficile à définir si l’on ne veut pas cantonner les activités "libres" à celles du seul domaine extra-économique qui l’occupent, comme le sont à peu près toutes les activités dites culturelles ou artistiques, ainsi que celles, sociales mais libres, telles que le bénévolat ou le militantisme, etc.
En clair, la liste est longue des activités menées en petites sociétés, le plus souvent locales, qui sont de type associatif, communautaire ou coopératif. Situées à un "niveau charnière" celles-ci sont toutes socialement nécessaires et leur fonctionnement en principe autonome peut être déterminé et mis en place par chacun. Or ce niveau constitue le tissu social de la société civile, rien d’autre, rien de plus, même s’il a trait aussi et essentiellement au "travail pour soi", c’est-à-dire à l’activité personnelle qui fait qu’une vie est sa propre vie à soi, celle indispensable à notre bien-être mais celle aussi que nous nous sommes choisie. Qui est utile sans pour autant avoir le gain pour but.
Outre les activités dites de loisir proprement dit, on doit inclure ménage-cuisine-bricolage-aménagement des lieux de vie-habillement… toutes obligations libres qui finissent par muer en société bis, aussi forte et coopérative, et dont il est impossible de se tenir à l’écart dans toute communauté de base (crèches, écoles, voisinage, jardins partagés ou privatifs, sorties…) en gros tout ce qui tisse et finit par constituer la sphère dite privée, en son opposition et son (impossible) retrait de celle publique. Celle qui est censée disposer d’une souveraineté propre en son espace personnel et qui est – ou devrait être – c’est en tout cas comme cela qu’on la conçoit – soustraite à tous rapports marchands.
C'est bien loin d'être le cas.

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