Le facultatif et l'indispensable
6h.
Réveil après un rêve "familial" de rupture. Il y avait une maison.
C’était la nôtre. Mais elle ressemblait à celle du Boulevard. Ambiance
mortifère. Les persiennes côté rue toujours tirées. J’étais ulcérée quand,
revenant du dehors, je constatai qu’on avait entrepris sans me demander mon avis de jeter tout un tas de
choses pour, disait-on, "débarrasser"… Et il y
avait parmi ces choses des trucs à moi auxquels je tenais par-dessus tout. On
s’engueulait, mais il tenait bon. À la fin je décidai en moi-même de ne pas
m’accrocher à ces objets puisque, de toute façon, j’allais partir.
2-
De quelle façon en
sommes-nous arrivés à ce que (au moins en rêve) je puisse formuler les choses
de la sorte et les lui dire : Prends-toi
en charge toi-même et complètement, même si personne – aucun femme à ma connaissance
– ne te l’a jamais appris (ainsi que pour la plupart des hommes) ; paie ce
qu’il y a à payer et pour le reste, je m’occupe de tout.
À cette injonction
implicite aucune discussion et aucun retour en arrière ne sont possibles (même
s’il faut, fréquemment, procéder à de petits rappels…)
"Monsieur Hétéronomie"
s’est longtemps glissé à l’intérieur d’un statut et d’une fonction
indéboulonnables, ceux qui sont les traits du « chef travailleur »,
et quant à elle "Madame Autonomie-abstraite",
elle a dû endosser sans mot dire et en-souffrant mais-sans-rien-montrer, le
rôle, les attributs, la tâche éternelle qu’on lui imposait.
Hétéronomie,
cela signifie en termes savants ("socio-économiques")
l’ensemble des rapports de travail qui prive le travailleur du libre choix des
fins particulières et intrinsèques pour lesquelles il œuvre (par exemple, "travailler
pour vivre" est une fin extrinsèque et non libre)
ce qui l’empêche ainsi d’avoir une vue globale du processus, et de tout ce qui
est en train de se passer « autour »… De l’hétéronomie fait partie
aussi tout ce qu’il est nécessaire d’accomplir pour qu’une famille (et donc une
société) fonctionne et se reproduise. C’est pour cette raison que le mode
d’être "hétéronome" ne peut être totalement supprimé, écarté, et qu’il est très
difficile de le réduire. En dehors de quelques spécimens heureux qui comme les
autres empruntent son chemin et restent cependant créatifs, le "travailler
pour vivre" (personne ne se l’imagine et que l'on ne se
fasse pas des idées là-dessus) ne sera jamais source d’épanouissement personnel.
Néanmoins, ce que pourrait avoir de positif cette épuisante tâche interminable,
c’est peut-être que dans certaines conditions elle finisse par travailler contre elle-même puisqu’il lui arrive
alors et sur le long terme de servir l’autonomie
plutôt que l’empêcher…
Par quel miracle ou
tour de passe-passe ? Il ne s’agit aucunement d’un phénomène spontané "naturel"
(travaille bien, du mieux que tu puisses, conjugue toute ta force, énergie,
vitalité, dans le but d’obtenir des résultats invisibles : et au bout tu
trouveras forcément quelque chose) mais pour autant nos efforts en cours de
route d’efficacité et de rationalisation peuvent conduire (probablement de
façon momentanée) à nous libérer du travail, laissant vacant une partie de
notre temps, et nous libérer nous aussi du règne de cette rationalité
exagérément pour les besoins de la cause organisée et dédiée à tous les saints
de la production-reproduction…
À force de faire, on finit par savoir faire, et
grâce à certaines améliorations et « progrès » techniques, le temps
consacré au travail socialement
nécessaire, si on le veut et si nous avons des dispositions pour l’admettre
et en tirer partie pour soi, peut devenir de moins en moins
important…
La satisfaction de
l’ensemble des besoins fondamentaux étant assurée, qu’allons-nous pouvoir faire
de cette autonomie qui n’est d’abord que ressentie ?
Qu’est-ce qu’il se passe quand on se retrouve face à soi-même, sans aucun écran
intermédiaire ? L’autonomie entrevue devrait correspondre (en principe) à
la pratique d’activités où le désir, la fantaisie, le libre choix des fins (dont on ne se soucie plus guère),
le facultatif, le gratuit, le superflu, en bref tout cela qui n’est pas nécessaire donne à la vie sa saveur
et sa valeur : la fin en soi qui fonde toutes les fins… La mention
principale de l’autonomie étant la liberté de faire ou ne pas faire (à sa guise) sans que quelque chose dans
notre existence en dépende c’est le précieux mot délaissé, oublié, de "facultatif",
qui représente du « temps à vivre ». Celui que l’on ne compte pas et
où l’on se laisse vivre, justement.
Mais c’est là aussi
qu’un certain dualisme va prendre sa place et entrer en jeu. Dans l’idéal de "pluriactivité",
explique André Gorz, plus encore qu’un dualisme, se dessine une dualisation et celle-ci, temporelle, va
traverser les individus eux-mêmes, chacun appartenant à l’une et l’autre sphère
de l’hétéronomie/autonomie, et pourtant ceux-ci vont pouvoir s’épanouir, même
difficilement et en s’en donnant soi-même les moyens, grâce – justement – à
cette double appartenance.
Le travail alors pour
eux peut cesser d’être la seule et unique source d’identité et de socialisation
possible. En dehors de lui, sur sa frontière, chacun devrait avoir accès en
principe aux activités – toutes sortes d’activités – qu’elles soient
privatives, culturelles, politiques ou associatives, enfin productives de
quelque chose d’autre que le travail lui-même. En associant alternance des deux
sphères "rapports
de travail et faculté créative"
à une réduction importante du temps de travail, chaque individu aurait alors
possibilité d’allouer son temps ainsi que bon lui semble tout en œuvrant à la
production de ce qui est indispensable à toute existence.
« Le travail
devient un moyen pour élargir la
sphère du non-travail, il est l’occupation temporaire par laquelle les
individus acquièrent la possibilité de poursuivre leurs activités
principales. » (André Gorz dans ses Adieux
au prolétariat)
Ainsi le temps de
non-travail peut cesser d’être uniquement temps de repos, de détente, de
récupération ; temps d’activités accessoires, paresse, divertissement (qui
est l’envers du travail anesthésiant et épuisant par sa monotonie puisque tout
le monde loin de là n’"adore" pas son job) devraient
alors pouvoir retrouver leur place, un nouveau lieu d’exercice et un emploi
inédit, alors qu’auparavant on ne s’y prêtait qu’en s’astreignant à les
envisager comme les seuls espaces de socialisation possible et l’unique source
potentielle de sa propre identité.
Le domaine du
hors-travail se détache de celui du "essentiellement privé",
et s’éloigne d’une consommation effrénée. Les activités réellement autonomes
deviennent prépondérantes par rapport à la vie du travail qui ne "bouffe" plus
toute l’existence et laisse un espace suffisamment large entre la sphère de la
liberté et celle de la nécessité. Le travail peut cesser d’être la seule
garantie d’indépendance et de socialisation. Le temps de la vie n’a plus à être
géré en fonction seulement du temps de travail : c’est le travail au
contraire qui doit trouver sa place subordonnée dans un projet de vie. Le temps libre libéré de sa fonction envers du
travail seule, il nous reste à l’extraire encore d’une autre attribution
obligatoire : celle du loisir de masse. Car si de manière normative se
sont vues opposées hétéro et autonomies (= maîtrise et non-maîtrise des fins du travail) l’autonomie, dégagée de
l’hétéronomie, est bien plus que cette opposition dans les buts visés.
Aristote (dans L’Éthique à Nico…) faisait clairement la
distinction entre le travail instrumental (poiesis)
et l’agir citoyen (praxis). Une fois
réglée la question du travail maîtrisé au niveau de ses fins et de son utilité
personnelle et sociale (je sais pour quoi je bosse et quelles sont les visées
extérieures à moi-même du travail global auquel je participe à titre
individuel) il ne suffit pas de vouloir restreindre une autonomie (réelle)
retrouvée en la vouant à des activités qui soient seulement non directement
d’ordre économique même si socialement utiles encore et sans but marchand
impliqué. Ici, une pierre lancée par Gorz dans le jardin de ce qui s’est appelé
à partir des années 70 "économie alternative",
suivi de "tiers secteur"
et de tout un tas d’autres termes comme "économie sociale et
solidaire" ou même, plus obscure, l'"économie
collaborative"… Nous n’étions pas en panne
d’imagination dans la lexicographie… tout en ne sachant pas précisément ce que
chacun des termes recouvrait ni de quoi à travers eux il était question :
par contre nous comprenions clairement qu’il s’agissait d’une façon différente
de produire, fondée sur l’autonomie, l’autogestion, l’autosuffisance et le
local prioritaire…
Mais une sphère,
qu’elle soit "alternative"
ou "informelle", située à
l’intérieur de l’économie reste encore dans le giron de la
logique capitaliste et ce n’est donc pas à une prétendue alternative à celle-ci
que l’on devrait être en mesure de viser (au sein du simple "travail
de reproduction") mais à des activités réellement
libres, celles qui sont (façon de parler aristotélicienne) en dehors de l’économie domestique…
et cet en dehors lui-même est difficile à définir si l’on ne veut pas cantonner
les activités "libres" à celles du seul
domaine extra-économique qui
l’occupent, comme le sont à peu près toutes les activités dites culturelles ou
artistiques, ainsi que celles, sociales mais libres, telles que le bénévolat ou
le militantisme, etc.
En clair, la liste est
longue des activités menées en petites sociétés, le plus souvent locales, qui
sont de type associatif, communautaire ou coopératif. Situées à un "niveau
charnière" celles-ci sont toutes socialement
nécessaires et leur fonctionnement en principe autonome peut être déterminé et
mis en place par chacun. Or ce niveau constitue le tissu social de la société
civile, rien d’autre, rien de plus, même s’il a trait aussi et essentiellement
au "travail
pour soi",
c’est-à-dire à l’activité personnelle qui fait qu’une vie est sa propre vie à soi, celle indispensable à notre bien-être mais
celle aussi que nous nous sommes choisie. Qui est utile sans pour autant avoir
le gain pour but.
Outre les activités
dites de loisir proprement dit, on doit inclure ménage-cuisine-bricolage-aménagement des
lieux de vie-habillement… toutes obligations libres qui finissent par muer en
société bis, aussi forte et coopérative, et dont il est impossible de se tenir
à l’écart dans toute communauté de base (crèches, écoles, voisinage, jardins
partagés ou privatifs, sorties…) en gros tout ce qui tisse et finit par
constituer la sphère dite privée, en son opposition et son (impossible) retrait
de celle publique. Celle qui est censée disposer d’une souveraineté propre en
son espace personnel et qui est – ou devrait être – c’est en tout cas comme
cela qu’on la conçoit – soustraite à tous rapports marchands.
C'est bien loin d'être le cas.
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