Passer aux aveux
7h30 Mal dormi. Mauvais
goût dans la bouche après rêve d’une vieille femme de la campagne en train de
vider devant moi un poulet… Puis, à la chaîne, rêvé de SL avec qui je me trouvais et qui
disparaissait brusquement de ma vue, retrouvé "plusieurs jours plus
tard" par une daronne : il s’était endormi sous une table en béton du
parc et ne savait plus qui il était…
9-
J’avais longtemps essayé d’écrire un livre qui
se refusait, tout bonnement, à venir. Lorsqu’un homme occupe déjà toutes vos
pensées dans la journée, on ne devrait pas, en plus, rêver de lui la nuit…
J’alignais durant des mois mes sept cents mots quotidiens, mais je voyais bien
que mes personnages peinaient à vivre, il y avait comme un décalage entre eux, pauvres petites figurines inanimées, et
le grand espoir que je plaçais en eux. Dans le fait (ou l’acte même) d’écrire,
tant de choses ne dépendent pas de nous mais s’interposent en s’inscrivant dans
la superficialité de nos journées… On peut être préoccupé par des achats à
faire, des papiers à remplir, des enfants ou des très "vieux" à nourrir, à
soigner, par des conversations fortuites dont on n’a rien ou pas grand-chose à
faire [j’ouvre ici une parenthèse : même encore maintenant et tandis que je
ne vois plus grand monde, j’échange encore avec de rares personnes qui me sont
proches, et j’éprouve souvent le sentiment alors d’en trahir d’autres qui ne
sont pas là, quand ce que je dis est "important" ; cependant
que, si ça ne l’est pas, et que je suis face à quelqu’un qui compte mais pas tellement (sinon je
suppose que je ne la ou le verrais pas), que je lui parle et l’écoute (car
« à deux » il faut bien enfin dire quelque chose, on ne peut se
reposer en permanence, quand ça ne nous intéresse pas, sur un ou une "troisième"),
vient le moment toujours où j’ai l’impression de me trahir moi-même… Ce n’est
d’ailleurs pas seulement une "impression" car en réalité c’est tous
les jours – à chaque instant – que l’on "trahit" quelqu’un, et pas
que par la parole, rien qu’en étant soi, et pas plus… En s’appliquant un peu à
être soi-même. Et enfin, ce n’est pas
qui écrit, qui pourra soutenir le
contraire…] mais, et cela on ne peut rien y faire de sa seule volonté, le
fleuve de l’inconscient continue de couler librement, il résout certains des
problèmes (notamment par les rêves), dresse des plans, fait le bilan ; on
s’assied à sa table, découragé, le cerveau en feu mais on dirait rendu stérile,
dormant en arrière de nous, et brusquement, sans qu’on s’y attende, les mots
arrivent, bouillonnants, les situations qui paraissaient figées, coulées dans
la pierre, soudain s’animent et l’on aperçoit un à un les personnages qui
sortent d’une impasse que l’on croyait sans issue et se mettent à évoluer comme
d’eux-mêmes… Par eux seuls, sans presque besoin de nous. Le travail s’est fait
pendant qu’on dormait, qu’on courait les magasins, accomplissait toutes les
menues tâches et même les grandes qui font l’existence ou que l’on bavardait
avec des amis… Mais – et là recommencent les problèmes ou disons la difficulté –
si mon récit n’arrive pas à suivre « la ligne droite » (celle du
moins censée l’être), c’est que je me trouve perdue dans une terre inconnue. Je
ne possède pas de carte pour m’y diriger. Les mots et les pensées arrivent par
vagues et parfois, la mer se retire. Et alors je me demande si dans tout ce que
j’écris il y a possibilité qu’une seule chose y soit vraie. Il y a les contradictions dans le temps (et lorsqu’on écrit,
le temps, il faut bien être en mesure de le "remonter") qui
n’existent pas sur le point de la seule logique ni celles de la Vérité. Voilà
tout.
Il possédait une capacité d’amour tellement
plus grande que la mienne, que, dix ans après sa mort, je n’en suis pas remise
encore. Mais ça vient. J’ai bon espoir. Que sais-je du sens de mots tels que "la
nuit profonde" ? Qu’avais-je l’intention de dire à son sujet, quand
je l’appelais "le grand Sombre" ? Ces mots, je les ai hérités,
ils ne sont pas à moi, ils viennent de plus loin que de moi-même, mais je ne
sais pas d’où exactement, de la même façon que lorsqu’il me disait tu n’as pas besoin de craindre… l’amour n’a pas de fin…, il ne savait pas
ce qu’il disait, mais soudain alors, en effet, je ne craignais plus rien, pas
même l’idée qu’un jour le téléphone n’offrirait à mon écoute que la voix libre
et silencieuse d’un mort, car existait déjà – et depuis longtemps – cette paix.
Une drôle de paix ressemblant parfois aussi à une drôle de guerre… Dans ses bras,
bien-être et réconfort, sans doute, mais dès que je m’en extrayais une suite de
malentendus et de suspicions soudain me submergeaient, prenant alors place – me
déchirant d’un long trait d’obsession.
8h30 Un très bon rêve.
Celui d’un jeune homme élancé et blond qui m’a repérée dans un groupe à la
campagne (genre "séminaire d’été") et nous nous aimions en secret, par le regard…
et quelques très rares paroles…
Par l’écriture de cette obsession, j’espérais
pouvoir un jour (pas sur-le-champ, évidemment) et en « rendant » bien
chaque scène, m’en libérer peu à peu. Créer une" atmosphère de passion",
mais qui ne soit pas la passion elle-même… À l’aide d’une suite d’épisodes
simples et triviaux, sans trop de rhétorique, de mots ou d’action. Pouvoir se
dire après : au moins, ça, c’est écrit. Là, ça ne bougera plus et ne
viendra plus me hanter. Jamais. Le
temps de l’écriture, je ne m’intéressais plus au restant du monde. J’avais
chaque jour envie de rentrer chez moi et d’y relire un passage de ce qui
s’était écrit "tout seul" depuis des mois. Je savais précisément lequel de passage. Et je brûlais
d’impatience aussi de me remettre au travail, sur cette fois quelque chose de
nouveau. Mais j’ignorais alors que j’étais loin à ce moment d’en être arrivée
là.
L’engagement envers SL a été le tournant
décisif qui m’a permis non pas de vouloir vivre, cela je le possédais déjà et
avec force (de la détermination, il en faut par moments) mais plutôt d’exister
comme je l’entendais. Long apprentissage, et beaucoup d’encouragements… Ce
programme est pour ainsi dire réalisé, l’entreprise de dépistage des
différentes aliénations en lesquelles on se vautre, qu’on le veuille ou non,
les "intériorisant" une à une, commence de prospérer et porter ses fruits dans le
cadre suffisamment large d’une expérience à la fois personnelle et
intellectuelle, avec rupture sensible du passé et sortie définitive de la cage
de la servitude, mais, à l’intérieur
même du roman, il subsiste quelques
poches de résistance où ce programme en cours est empêché ou contrarié par ce
qui est un besoin toujours vivace en moi de théoriser, intellectualiser, d’être,
à mes yeux du moins, "un pur esprit transparent".
7h30 Nuit de la
transparence… Je faisais lire mes bouquins à certaines personnes qui me sont
proches… et ÇA FAISAIT RIEN !... Strictement rien. Aucune réaction – ni
chaud ni froid – n’entraînait aucun reproche, aucun commentaire, pas une
louange, ni la moindre critique… Ils s’en
foutaient.
Et tout à coup je me rappelle que cette
histoire (celle de l’esprit pur, soi-disant "transparent") dure depuis très
longtemps chez moi : un jour, c’était à en juger par les lieux où la scène
se déroule au tout début des années soixante-dix, alors que j’étais étudiante
en philo, j’avais pour amant-copain (épisodique), un jeune type (moustachu, yeux
verts, cheveux longs et bouclés, très grand) que j’avais rencontré en faisant
du stop à Bonneuil-sur-Marne – non, Bonneuil,
c’était là où il habitait, nous y étions allés une fois ensemble, alors je ne
sais plus où je l’avais rencontré, peut-être à une soirée d’étudiants mais il
n’était pas étudiant, alors « ami d’un ami étudiant », mais de toute
façon peu importe où et de quelle manière je l’avais rencontré, ma vie croisait
pas mal de monde à l’époque, et ce gars-là s’étonnant ou se lassant de
constater qu’on ne se voyait plus et que je ne donnais plus signe de vie, avait
eu l’idée (cela ne lui ressemblait guère, il était quelqu’un d’étonnamment
pusillanime) de se pointer à l’entrée du petit studio que j’occupais
au-dessus de la librairie où je travaillais, et, ne me trouvant ni dans le
magasin ni apparemment chez moi puisque je ne répondais pas à ses
toc-toc répétés, avait pris la clé où il savait la trouver en ayant seulement à soulever un coin du paillasson et s’était introduit chez moi, pensant,
m’avait-il dit plus tard, "s’installer pour m’y attendre"… Mais (et cela
il ne me l’avait pas avoué mais j’avais cru deviner) il n’avait pas eu la
patience de rester là et je crois il avait craint surtout que je revienne tard
et pas seule… Donc, avant de repartir,
son regard tombant dessus ma table sur un livre resté ouvert parmi plein
d’autres empilés (j’étudiais à ce moment les Manuscrits de 1844, écrits lors de son séjour parisien par « le
jeune Marx »), il s’était emparé d’un crayon laissé sur la page avec
lequel il avait griffonné dans la marge d’un passage que j’avais moi-même souligné :
C’est ça, oui… TRAVAILLE, « pur esprit »…
Et moi, dans tout ça ? Qu’est-ce que je deviens ? (c’était
un garçon qui bossait dans ce que l’on n’appelait pas encore "l’événementiel" :
il savait très bien y faire, dans le domaine… Il avait ses petites mises en scène
à lui, et, alors que rentrée j’avais trouvé ces mots écrits d’une main alerte mais
discrète au crayon de papier effaçable, je
m’étais tout à la fois souvenu de son existence et que la dernière fois que nous
nous étions vus, cela ne s’était pas spécialement bien passé entre nous "au
lit"… mais ce n’était pas pour cette raison non plus que je ne l’avais pas
recontacté : c’était plus ou moins la règle, pour moi, ces échecs ou semi-échecs,
et peut-être bien aussi pour les autres, alors…).
L’histoire des hommes est
la longue succession des synonymes d’un même vocable. Y contredire est un devoir. René Char
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