Rester en liberté




5H réveil. 6H, me rendors… Rêvé longuement de Jaime M. J’étais venue le rejoindre au Portugal dans une grande maison au bord de la mer où il vivait, seul, pour y finir ses jours. C’était un vieux très élégant. Ambiance « Visconti ». Il y avait des domestiques qui étaient toujours là et nous devions (tenter de) nous aimer en leur présence. Mais on avait du mal à communiquer. Que faisais-je là ?

7-
Dans nos sociétés on considère le corps (et les rêves qui sont l’émanation directe du corps) comme un lieu qu’il faut abandonner pour s’élever en esprit. Sans le corps, pourtant, nous n’aurions pas l’impression d’être en train de franchir des seuils, de s’élever, d’avoir l’assurance que l’on n’a plus besoin d’observer les tabous qui nous empêchent de toucher les autres, d’être délivrés de toute pesanteur… Est-il encore paralysé par les souvenirs inscrits en lui, anesthésié par d’anciens traumatismes ou a-t-il trouvé sa musique propre ? Écoute-t-il avec son ventre ? Voit-il avec ses multiples façons bien à lui de voir ? A-t-il gagné le pouvoir des flancs, ce pouvoir qu’on apprend aux filles à ignorer, celui du corps féminin lorsqu’il est animé de l’intérieur ?
Le corps n’est pas ce poids à traîner toute la vie, ni une bête de trait qui nous traîne tant bien que mal, mais une série de portes, de rêves, de lettres, de poèmes à déchiffrer et à dire grâce auxquels nous pourrons apprendre une somme infinie de choses, sur nous et sur les autres.
Je suis ici.
Ici, ici, ici…
Ah non, là, maintenant…
Réveillez-vous, vous, vous !

Le corps, pareil à la terre, est territoire infini. Et comme tout paysage, il court le risque d’être envahi de constructions, découpé en parcelles et ruiné de tout un tas de façons.
Après une longue période de famine et d’exil où j’étais – proie facile bien que me tenant sur mes gardes – attirée de manière irréfléchie par des personnes, par des objectifs qui n’avaient rien de vraiment "nourriciers", ou par des lions incapables de tenir la distance avec moi, j’ai cessé d’être entraînée dans des cages, me détournant ou leur échappant au dernier moment et de justesse anticipant les pièges, pour m’en tirer au fond sans grand dommage. Toucher le fond est aussi parvenir à un sol plus fertile, même si cela peut faire mal.
On reprend vie en passant du statut "marchant sans lever la tête ni regarder autour de soi" à une conscience d’être qui va pouvoir s’arrêter un moment pour écouter, créer, redevenir quelqu’un qui remarque la beauté, éprouve de la joie, de la passion pour tout un tas de choses.
Un premier essai est peut-être nécessaire. Il mérité d’être amélioré, comme d’ailleurs le deuxième, le troisième et le quatrième… La démarche n’est pas au point d’un seul coup, il y a des reculs, des absences et quelques retours en arrière. Cela n’a rien à voir avec les qualités personnelles ou les dons que nous avons. C’est la vie, tout simplement, et c’est notre évolution à l’intérieur de cette vie. L’humeur centrale en nous est celle qui nous conduit d’un lieu à un autre, d’une idée à l’autre, d’une pensée à tout un tas d’autres pensées.
Parfois nous abandonnons un texte à sa troisième version au lieu d’entamer la quatrième qui aurait pu être la bonne. On voudrait ne plus avoir à lutter autant pour parvenir à créer. L’obstacle n’est pas dans ce désir, qui est naturel au moi. Il est dans le prix à payer, le sacrifice de soi qui nous dit de rester tranquille à l’extérieur de son propre désir, de ne pas manifester d’envie et surtout de ne pas satisfaire à cette envie. C’est là que l’esprit créatif commence de souffrir.
[la psychologie classique (Jungienne) met l’accent sur le fait que l’abandon ou le sentiment d’abandon de soi – quand on "renonce" – intervient surtout à la maturité, autour de trente-cinq ans et plus, mais dans notre culture contemporaine cela peut se produire beaucoup plus tôt, surtout en ce qui concerne les femmes, qu’elles soient en couple ou célibataires et indépendamment de toute origine, éducation et situation sociale]
Se plier à un système de valeurs – quelqu’il soit – provoque le plus souvent une coupure du lien avec ce que et qui l'on est en profondeur, ou avec la personne, si l’on est jeune, que nous pourrions devenir. La laisse est longue, mais elle existe ! Il nous faut apprendre comment éviter de nous fondre à l’intérieur d’un groupe oppressant si l’on tient à rester sauve. Mais à cet âge les complexes peuvent avoir leur rôle à jouer, être invalidants et faire aussi très mal, nous encombrant plus que tout autre chose.
Combien serons-nous encore et pour combien d’années, à ne pas bouger, se laisser faire, ne pas (pouvoir) apprendre de la vie, ne pas chercher à obtenir, ne pas trouver ce que l’on cherche, et ne pas devenir qui l’on est ? L’impuissance à créer ou la simple fragilité même à exister touche la femme à tout moment et peut prendre son origine partout, y compris dans sa propre culture. Une fille ignore le plus souvent combien de temps elle va rester en liberté.     


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