Les oiseaux d'Etienne



Un rêve tournant à la folie pure, qui concerne les oiseaux (cauchemar, même, qui me fait me réveiller à plusieurs reprises et que je n’arrive pas à m’empêcher de reprendre dès que je me rendors). Comme toujours ils sont LÀ, malheureux semble-t-il si j’en juge par les images qui affluent, enfermés dans des cages – cette fois-ci dans une cave humide, sans aucune lumière, ou bien disséminés dans d’autres endroits aussi peu convenables pour retenir prisonniers sans s’en occuper, des êtres vivants, comme tout être vivant mais surtout eux, épris de liberté…
Un compère (éleveur) et son acolyte encore plus louche que lui viennent chez moi à la fois pour me demander des comptes et pour voir s’ils ne peuvent pas m’échanger des spécimens rares en ma possession (même un peu décatis) qui auraient survécu à mes mauvais soins ou manque de… contre des piafs quelconques de peu de valeur mais suffisamment bien soignés pour faire illusion, et « de cage » aussi.
Le cycle infernal (est-ce que j’accepte de reprendre des oiseaux ou bien est-ce que je continue de laisser dépérir les miens – c’est ainsi que la problématique à l’intérieur du rêve se pose – se joue là de nouveau en boucle, dévorant (impression) toute ma nuit… Qu’est-ce que c’est que ça ?
C’est qu’il y a eu, dans la réalité et en plein jour, il a de cela juste une année (anniversaire !) un vrai cauchemar que j’ai eu à traverser.


 25-

Les oiseaux de mon ami Étienne  (Récit. Prêt ? Bouche-toi, lecteur, nez, yeux et ferme la porte à toutes les images qui peuvent t’assaillir...)

Après une matinée un peu speed à cause d’un RdV "mammo-écho", je suis de retour à midi et déjeune tranquillement en pensant que j'ai "tout l'après-midi devant moi" pour faire ce qui n’a pas été fait le matin à cause de l’examen médical. Fatiguée à 15h, plus "heure (sacrée) du thé", je lis (Marguerite Duras) et m'endors presque immédiatement mais à moitié, sur mon lit. Soudain mon portable tinte. Une voix d'outre-tombe, que je ne reconnais pas. Celle d’un vieil homme, mais pas du tout celle du monsieur très âgé à qui je rends parfois visite en son Ehpad et qui m’appelle souvent d’une voix fraîche "à la Jean d'Ormesson"... J’ai le temps d’évaluer ce genre de choses, comprenant, avec surprise, qu’il s’agit d’Étienne, un vieil ami éleveur comme moi d’oiseaux, mais "en taille plus importante d’élevage". Et il souffle dans le combiné plus qu’il ne parle, haletant, hachant chaque portion de phrases qui sont entrecoupées de silences rauques et comme ronflant bruyamment : "Est-ce que tu peux venir ?... je ne peux pas me lever… mes oiseaux vont crever… faudrait leur donner de l'eau et des graines... et moi aussi... de l'eau... j'ai soif… pas mangé depuis deux jours..."
Je décanille aussitôt m'habillant en vitesse, et vais pour sauter dans un bus ("l’électrique", le fameux 115 nouvellement mis en service) celui qui parcourt les deux communes, la mienne et celle d’Étienne dont je ne sais dans quel état je vais le trouver… Je préfère, en serrant la bouteille d’eau minérale et la tartelette aux poires que j’ai emportées, me concentrer sur les avantages de l’autobus électrique que je n’ai encore jamais eu l’occasion de prendre…  Quand celui-ci passe devant la mairie de Montreuil, je commence de surveiller les arrêts prochains. Arrêt Hoche. De cela, je me souviens. Descendant, je commence d’éprouver la crainte de ce que je vais trouver. Devant l’immeuble, je suis contente d’avoir eu le réflexe de prendre « le code » noté chez moi et je franchis aisément la porte d’entrée, mais là, je me retrouve bloquée à la deuxième porte car bien entendu Etienne ne risque pas de répondre à l'interphone... Je dois attendre que quelqu'un entre. Une dame du rez-de-chaussée revient dans l'immeuble. Ouf. Je monte les quatre étages, pas d'ascenseur, la porte est entrebâillée (il m'a prévenue), je la pousse et... vision d'horreur, odeur épouvantable, chaos total partout dans l'appartement rendu telle une décharge publique en plein été, mais à ciel fermé... Et du couloir, je vois déjà Étienne, de profil sur le canapé, géant nu, pas rasé depuis des semaines, transpirant, jambes étendues toutes croûteuses sur le tapis, et qui a fait sous lui... Des dizaines de mouches autour. Je lui dis (criant presque) : «  Ah ! mais là, c'est pas vraiment le problème, celui des oiseaux !... C'est TOI ! » Je l'engueule, c'est ma première réaction tellement je suis choquée. Je lui tends la bouteille d'eau apportée et la "tarte fine à la poire"(bien délicate) qu'il engloutit sous mes yeux comme un prisonnier affamé. – Tu n’peux pas rester comme ça j'appelle tout de suite les services sociaux de la mairie (je ne sais pas quoi dire d’autre : les mouches s’en prennent, après la merde, à la tarte qu’il pousse dans sa bouche). Tu as leur téléphone ? Il l'a pas. Je prends la feuille de chou de la commune qui traîne dans un coin (mais a l'air miraculeusement non souillée) et je cherche fébrilement (idiot) à l’intérieur en tournant très vite les pages... Je ne trouve pas le numéro des services sociaux. Puis je réalise... Il vaut peut-être mieux appeler directement les pompiers. Je préviens aussi la mairie, mais après. Quelqu’un me dit qu'ils vont « ouvrir un dossier pour ce monsieur ». Merci d’avoir appelé pour nous prévenir, ajoute la voix de l’employée de mairie. On va (un autre service) plus tard me téléphoner pour d’autres renseignements car ils "n'ont rien sur lui"... (comme chaque mot sonne bizarrement tandis que je le vois affalé, nu, rien sur lui, et sous lui des flaques de pisse mêlée à autre chose...) Jusqu'à présent, me dit-on, aucun problème. L'administré parfait. Paye bien ses factures... (s’ils le voyaient, là, en ce moment…)
Je raccroche et soudain ma colère me reprend. Je lance d’un ton peu amène à Étienne que pour m'occuper des oiseaux je ne peux pas passer devant lui à poil, la bite à l'air et sa merde en dessous… Il marmonne que dans sa chambre, sur son lit, y'a sa robe de chambre... Je la lui balance à distance. Il se couvre. Je coupe ma respiration à chaque fois que je dois traverser le salon recouvert d’excréments humains, surtout sur le chemin conduisant à la chambre. Il y a des mouches partout. Des nuées de mouche que je dois chasser de la main. Des mites aussi, à cause des sacs de graines ouverts… (et des poux que je trouverai plus tard sur le plumage des oiseaux et dans les nids...) Tout pullule, où que je me tourne...
J'attaque donc les oiseaux. Enfin je m’attaque à les soigner du mieux que je peux, dans ces conditions plus que déplorables. Il y en a à peu près une trentaine, répartis dans douze cages. État de celles-ci, épouvantable, bien sûr, abreuvoirs quasi vides, mais (j’en suis contente : un oasis de paix dans l’enfer) il n'y a pas de "cadavres" à ramasser comme m'avait prévenue Étienne qu'il y aurait sans doute... Une mère est même au nid avec un jeune d’à peine huit jours (elle a l’air en effet d’avoir grand soif). Et une autre qui couve. Je fais le job. J'ai apporté des gants en caoutchouc de chirurgien… trouvés au dernier moment chez moi (encore un miracle, si je puis dire, d’avoir songé à les prendre…)
Les pompiers sonnent, je leur ouvre. Ils sont trois dont un relais médical. Estomaqués, quand ils découvrent le tableau... « On a pourtant l’habitude », dit sobrement le plus âgé. Un autre se couvre la bouche et le nez. Ils restent une heure afin d'effectuer un interrogatoire serré du bonhomme, prise de tension, relevé des médicaments qu'il n'a pas pris (faute d’avoir pu les atteindre). Il est diabétique, "ex-victime du Médiator" et a eu une phlébite en janvier dernier. Et enfin, ils embarquent "l'oiseau"... On vous emmène à l'hôpital, Monsieur, en service de gériatrie..., j’entends dire de la pièce d’élevage où je suis en train de renouveler l’eau des douze abreuvoirs. Vous ne pouvez pas rester comme ça. Il résiste un peu mais assez mollement. Le plus jeune des pompiers vient me demander si j'ai une seconde paire de gants. – Non, j'ai pas, je fais, encore sous le choc, même si je me sens un peu mieux depuis que le service d’assistance est là, dans la même galère que moi, et pour eux dont c’est le quotidien ou presque… Désolée, mais je ne m'en sépare plus jusqu'à la fin de mes jours, je crois... Il sourit. C'est pour le soulever, insiste-t-il encore. – Oui, je comprends, mais vous voyez, là je m'occupe des oiseaux, avec... Enfin ils partent. Pas simple, le transfert... Redescendre les quatre étages avec "le secouru", de grande et grosse taille, sur la civière...

Je suis restée jusqu'en début de soirée à préparer les bêtes comme si je ne devais pas revenir avant plusieurs jours. Mais finalement, ayant appelé à la rescousse deux de mes amis éleveurs, nous décidons ensemble de revenir dès le lendemain avec la Twingo de la femme de l’un d’eux qui a un assez grand coffre pour contenir deux cages d'1m70, pour pouvoir y fourrer tous les oiseaux dedans et les emmener chez nous en les dispatchant dans nos trois élevages… En tout, il y en a quarante-quatre… Moi, étant donné que je n’ai pas tellement de place, je ne prendrai que les deux petits jeunes tarins du Venezuela âgés de seulement deux mois, pour les sauver de l'enfer, et les accueillir, en les chouchoutant enfin après leur courte vie (non, ils n’ont pas eu le malheur de naître en enfer, ou alors ça n’aura pas duré trop longtemps...)
C'est curieux les oiseaux sont tous beaux et ont l'air à peu près en forme... à part deux ou trois sujets. Instinct de survie.

Les pompiers ont dit à Étienne en partant : « Vous n'êtes pas prêt de rentrer chez vous, Monsieur, il faudra vous faire à l'idée... Le carnage a été évité... Là, si vous n’aviez pas pensé ou eu encore un peu de force pour appeler votre amie... vous étiez à deux doigts du coma diabétique… Et vu vos actuelles conditions de vie… »
Je me retrouve avec les clés d’un appartement (pas de "double", l'autre étant je ne sais où et personne n'ayant eu l’intention même de les chercher, s’évitant ainsi des haut-le-cœur supplémentaires) au dernier étage d’un immeuble de type "années 60", assez bien tenu dans l’ensemble (mis à part celui du quatrième...)
Le lendemain du jour affreux, après avoir embarqué en les conditionnant soigneusement par espèces et par famille les oiseaux, on a fermé l'eau - le gaz -l'électricité, et basta. Normalement, nous ne devrions plus avoir à retourner sur les lieux, nous-disons-nous (pour nous encourager et se rassurer mutuellement).  Je vais voir avec la personne de la mairie contactée, pour la suite... À qui devrais-je (par exemple) remettre le trousseau de clés ?, mais quand je tombe sur elle après une longue attente, elle me dit de le garder… et de faire auprès de l'hôpital une demande d'APA "en urgence"… C’est important, mentionne-t-elle. Sans cela, nous, on ne peut rien faire, ajoute-t-elle sur le mode qui ne souffre pas contradiction. L’ « apa », je ne sais pas ce que c'est, je dis. (je suis tellement fatiguée par ces deux jours, et la nuit, entre…) Elle m'explique : Demande Personnalisée à l'Autonomie… Voilà.  - Autonome, franchement, il n’est pas près de l'être, "le monsieur", comme vous dites, je tiens à lui faire remarquer… au "quatrième sans ascenseur", je ne vois pas bien comment… Et je demande par la même occasion pourquoi c'est à moi qu’il incombe de faire la démarche. La réponse arrive, là, bien claire : « Parce d'après ce que vous nous dites ce monsieur n'a pas de famille, voilà pourquoi… Et à propos, demande-t-elle, son appartement ?... il en est locataire, ou bien... – Il est propriétaire, je dis. – Raison de plus, alors, répond-elle, d’un ton qui se veut ferme mais que j’entends glacial. Et nous raccrochons.

Cette nuit, à 2:22, je me suis réveillée et tout a repris. Les questions m'ont comme envahi le cerveau ; les visions, les yeux ; les odeurs, le nez... Tout à un rythme proprement infernal. Enfin je m’en étonne, mais le matin ça va. Ce pourrait être pire. J’attends l’arrivée d’un de mes deux amis éleveurs. On va s'en sortir. Mais avant il faut que j'aille chez la dentiste y faire recoller un morceau de composite (incisive, devant) qui est tombé  durantle week-end dernier... et il y a chez moi, à cause des travaux de ravalement de l’immeuble, une coupure d'eau de 9h à midi... Donc, douche, avant. J'aurais besoin d'un bon shampoing mais comme nous devons retourner ce jour dans l'arène de l’appartement maudit, ça attendra... Après, je brûlerai les affaires que je portais les deux jours passés chez Étienne... Franchement, oui, je le ferai. Il me faudra penser le faire. Sinon l’odeur ne me quittera jamais. Et puis il faut que j’arrête avec les questions. Le pourquoi de tout ça, tu t’en fous, me dis-je : c’est la monstruosité du fait qui compte, et moins j’ai pu apprendre sur l’histoire (l’histoire véritable de comment on en est arrivé là), plus, dans sa nudité, la chose m’aura frappée. C'est bien la seule chose de l'ordre du réel, dans toute cette histoire.    



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