philo pour les filles




Ceci n’est pas un rêve.

Mardi soir, sur le sable mouillé du bras de mer de l’entrée du port, à une vingtaine de mètres de nous, un grand cormoran, immobile, séchait ses plumes en les tenant grandes déployées. Et cela a pris au moins un quart d’heure. Puis il les a refermées et a attendu encore. Tournant la tête vers l’embouchure, ou lentement vers les terres, il semblait ne pas pouvoir se décider. Il avait un bec d’un jaune presque fluo qui se détachait de son plumage noir, semblant ne pas lui appartenir. On aurait dit un jouet. Il a battu des ailes une fois, deux fois, puis s’est mis à piétiner nerveusement le banc de sable mais sans s’y déplacer. Puis il a battu encore des ailes mais un peu plus fortement. Et s’est envolé pesamment. En partant à l’opposé du sens où les mouettes s’en allaient, en un vol groupé bruyant. Il avait l’air tellement seul…

22-

Lorsqu’il n’est plus vraiment l’heure de s’acheminer, pleine d’espérances, vers une vie exubérante et libre, il faut penser à la lutte en soi décisive. Revenir à l’instinct toujours intact qui nous aurait peut-être permis de ne pas avoir à faire trop de retours en chemin, acceptant de devenir sans y penser la récompense de quelqu’un qui prend possession de soi en abusant du cadeau. L’instinct, quand il st suffisamment vif, aurait pu éviter l’engrenage permanent. Prendre conscience d’avoir été une gentille proie. Comme si l’on s’éveillait seulement à l’idée. Peut-être la vie aurait-elle été moins lente et moins oppressante si chacun naissait les yeux grands ouverts, lucide, perspicace et joyeux ? Mais ce n’est pas le cas. Nous ne sommes tous, alors que nous naissons, qu’un potentiel plus ou moins malheureux. Tout dépend alors de quelle façon on va vous "travailler", comme on pétrit une pâte, et soi-même se rendre prêt à grandir. En se permettant – ou non – de devenir quelqu’un d’à peu près complet. Sans s’adonner à trop de leurres. Et celui principal en matière de leurre est que pour un brin de plaisir, l’intuition première s’évade de la forêt de la peur et que s’en y prendre gare on finit par penser sincèrement que qui nous paraissait au prime abord inquiétant – ou simplement particulier, très particulier – n’est au fond pas très dangereux. Simplement un peu excentrique. Pourquoi alors suis-je rebutée ? Aucune raison, en fait. Mais il ne s’agit pas, loin de là, de la seule raison… Puisque je me suis coupée de moi-même au point que je n’entends plus – ou à peine – mes avertissements intérieurs qui tous me disent la même chose : Prends garde !, je continue de la même manière, les bras ouverts et un sourire naïf aux lèvres… la faute à qui ? À quoi ? Les parents, un peu perdus aussi, si ce n’est totalement égarés dans leur propre évolution, stoppée à je ne sais quel âge ?… Qui n’ont pas su guider affectueusement une seule de leur progéniture, débordés qu’ils étaient eux-mêmes.
Vers l’âge de douze ans nous risquons toujours d’appréhender assez mal ce qui est caché si personne n’est capable de le désigner pour nous et avec nous, sans peur débilitante et sans crainte à venir. Nous ne cherchons pas à voir faut dire. Non-initiées en ce sens, nous ne pouvons regarder que ce qui est évident.

Ah ! Les promesses… Savoir fureter. S’intéresser à ce à quoi personne ne semble ne s’intéresser. Percer les petits secrets, qu’ils soient "sales" ou gentillets, communs à tout le monde. Examiner de près les expressions utilisées (tout passe par le langage chez l’humain) du meurtre programmé par le prédateur naturel enfoui en soi depuis belle lurette. On tient à vous compromettre. Une chose de sûre. Et on le fait en disant pourtant Fais ce que tu veux… ce qui a le pouvoir de donner le sentiment d’une fallacieuse liberté. Croire qu’on va pouvoir s’épanouir. Faire comme on l’entend. Si l’on est un peu naïve, s’imaginer être libre ça signifie qu’on accepte tacitement, en accord avec soi-même et son prédateur intérieur universel, de rester justement "sans savoir"…
Femme confiante ou qui a subi des dommages continuera, telle la fleur, de se tourner en direction de toute lumière qui lui fait signe et un nouveau dommage encore sera pris pour un hommage. Une promesse de sécurité accrue prendra l’apparence d’une vérité accomplie. Les plaisirs variés annoncés seront la signature d’un amour éternel que rien ne viendra entacher. Combien de temps pour mettre la main sur la clé qui permettra d’envisager l’issue ? La petite clé qui fait prendre conscience des choses… Qu’il faut choisir plutôt la vie que la mort de son esprit, en retrouvant sa capacité de dire en les différenciant une à une les choses, pour avoir une chance, fut-elle minime de les déterminer ?

À propos de la conjugalité, ce qu’il appelait en termes gréco-romains les aphrodisia, Michel Foucault en a décrit le régime comme étant ce qui est « défini en fonction du mariage, de la procréation, de la disqualification du plaisir et d’un lien de sympathie respectueuse et intense entre les époux. Ce sont donc, en concluait-il en ouverture (un peu brusque) de l’essai posthume venant clore son Histoire de la sexualité, des philosophes qui l’ont formulé » (et des "directeurs de conscience" non chrétiens), c’est-à-dire une société "païenne" qui s’est donné pour règle d’y reconnaître « une règle de conduite acceptable pour tous – ce qui ne veut pas dire effectivement suivie par tous, tant s’en faut. » (tout début de Les aveux de la chair, 2018)       


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