Le monde des autres qui n'est pas sien
Le monde est le même pour tous, puisque tout le monde vit son quotidien sur le même mode, celui qui est familier à chacun. Si ce n’est pas le cas, ce n’est pas à charge du quotidien lui-même, mais pour des raisons qui lui sont extérieures (chômage, paupérisation, exclusion, guerres, santé et mode de vie dégradés).
Ce qui diffère d’un quotidien à l’autre en revanche, ce sont
les conditions d’existence – c’est là une évidence – mais chaque style de vie
quotidien comporte ses particularités propres tout en restant le même pour
tous. Car s’il ne présente plus de lui ces caractères généraux et communs,
c’est qu’il n’est plus alors un monde quotidien.
Le quotidien d’un homme n’est pas celui d’une femme mais à
mondes quotidiens différents on trouve toujours une même force de
familiarisation à l’œuvre qui recherche, partout et avec les mêmes moyens, à
éloigner l’inquiétude et à instaurer un environnement qui soit le plus sûr et
familier possible. Il y a également cette tension. Plus grande chez nous que chez eux je crois. Je vois. La tension qui fait que
toute paix en soi a disparu, que l’on n’arrive pas – jamais – à débrancher le
courant sans qu’il soit immédiatement rétabli.
Je dois faire ça – ne
pas oublier ceci – emmener l’enfant à l’école – retourner le chercher – et
penser à rappeler ma mère sinon ça va encore faire des vagues…
Avec cette tension inutile mais apparemment inévitable, le
ressentiment revient aussi, et accable tout particulièrement les femmes. Plus
que les hommes. Et il y a une raison. Ressentiment contre quoi ? vous me direz. C’est plutôt contre qui, du reste. Mais ressentiment surtout
contre une certaine injustice. Le fait que l’on doive passer tant de temps –
nous et pas vraiment les autres on dirait – ça n’a pas l’air en tout cas – à
s’inquiéter pour des détails.
Doris Lessing écrivait dans son journal que ressentiment et
colère n’ont rien de personnel. Ni de féminin spécialement. L’émotion de la
femme, pensait-elle, touche au ressentiment vis-à-vis de l’injustice : un
poison qui vous ronge. Celles qui l’éprouvent peuvent très bien le retourner contre leurs
hommes. Chemin habituel. "Les autres, affirmait-elle dans Le Carnet d'or, tout comme moi, elles le
combattent", ce ressentiment.
Lorsque je l’ai lu, ce très gros livre, je le faisais reposer sur mon très gros ventre aussi qui contenait mon premier bébé – et j’étais – je me sentais – encore libre à l’époque. Je me disais que je serai comme Anna/Doris : sans ressentiment aucun et que, tout comme elle, je ferai ce que je veux. Même avec un bébé, puis deux, puis trois. J’écrirai. Or, pour les femmes qui se retrouvent avec la charge entièrement seule du travail “à la maison” – c’est-à-dire domestique : appelons les choses par leur nom – ce qui, on le sait, équivaut à une tâche à accomplir en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, et qui est parfaitement anonyme, il est alors d’autant plus important et même essentiel d’aboutir “au moins à ça” : la vérité de l’expérience ressentie.
Tous nous vivons dans le monde, n’avons nulle part autre où
aller, mais nul ne cherche pour autant particulièrement à le voir comme un
monde qui nous accueillerait en lui, qui nous retiendrait en lui, faisant de
nous des êtres pris en son sein – des enfants du monde, pour toujours
naïfs-captifs – mais captifs de quoi ? De la familiarité aveuglante du
monde. Ce monde brumeux en lequel toutes les choses qui apparaissent et le
composent surgissent sur le mode du “peut-être”, et uniquement de cette
façon-là. Ici, ou là, à cette heure-ci ou
bien une autre. Elles ne sont jamais, ces choses, totalement ce qu’elles
paraissent être et peuvent très bien ne pas être du tout.
Pour créer, le saviez-vous (moi j’ai mis des années à le
découvrir), il faut disposer d’un lieu à soi – qui soit véritablement à soi –,
pas “une chambre - à la Virginia Woolf”, ça m’énerve ce truc qu’on répand
partout, aux sujets des femmes, de manière quelque peu condescendante
(ce « je vous ai comprises ») que l’on rabâche sans arrêt. Non, un endroit
plutôt où vous n’êtes pas censée fermer derrière vous la porte, sur vous et
votre œuvre en cours, encore hésitante, tâtonnante, qui comporte de menues
avancées, mais dont on n’est pas sûre. Les portes – toutes les portes – doivent
pouvoir rester ouvertes sans la crainte d’être surprise ou dérangée. Ce qu’il
faut c’est pouvoir respirer – être tranquille – ne penser à rien d’autre qu’à
ses remue-ménages intérieurs.
Ce jour j’ai compris pourquoi ma tapisserie,
pensée-conçue-débutée avec un tel enthousiasme il y a tout juste un an, est
restée (un peu) tristement inachevée – comme m’attendant durant tout ce temps.
C’est que tisser n’est pas comme écrire, même si parfois ça y
ressemble dans l’agencement des fils et des couleurs entre eux, cela nécessite
un plus grand espace ouvert et lumineux. Les mains – les yeux – tout le corps
et l’esprit entièrement pris par cet art qui commence en une activité solitaire
non perturbée.
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