Sujet du livre 2

 


 Sur quoi porter mon regard maintenant, si ce n’est sur le chemin parcouru. Après tout, c’est chose naturelle quand on sait qu’on ne sera jamais rendu à destination. (… Deviens sans cesse celle que tu es)

 

J’ai pour moi l’expérience de l’échec, pas vraiment de l’échec, cuisant, mais celle du surplace, oui, très certainement, le sentiment aussi de ne guère avancer, et cette expérience recommande de ne pas s’en laisser conter par ce qu’on dit de vous – comme par surprise et de manière positive. Quand ça arrive.

N’ayons garde d’oublier que l’orgueil, s’il reste toujours privé, au sens de “à l’intérieur de nous”, mais aussi à celui de frustré de n’avoir pas quelques satisfactions tout de même, devient vite le pire ennemi, quand il se croit tout à coup restauré, rétabli pour un moment, et est capable alors de nous aveugler sur nous-même, et, au bout du compte, de tout fausser.

Gare aux éloges et encouragements. On devrait ne pas en avoir besoin.

 

Je me suis cependant rappelé, sans doute est-ce la commémoration bientôt « des 1 an » (6 novembre 2023), que lorsque coupée de tout, du reste du monde mais aussi de presque tous mes contacts, n’ayant plus à ma disposition qu’un SEUL bras – le gauche ! – à la suite d’une chute ayant provoqué une fracture de mon épaule (droite), je commençais, fébrilement, le souffle coupé par l’effort, maladroitement et très très lentement, l’esprit miné par tous mes déboires mais entêté aussi à surnager dans le fatras des miasmes qui l’envahissaient, avoir réussi à taper d’un seul doigt sur le clavier les deux derniers de mes écrits en cours, abandonnés durant plusieurs mois, à cause de la Chute.

Était-ce obligatoire ?

Qui s’en souciait de ces écrits ?

Ce fut là pourtant pour moi un des moments où il a fallu – je l’ai senti – que je ne sois pas indigne de ce que doit être un écrivain : quelqu’un qui envers et contre tout ne dévie pas, ne désarme pas non plus. Quoi qu’il arrive.

 

C'est précisément lorsque désespoir et tumultes, à l’intérieur et autour de nous, sont là, rivés à nous, que l'écriture se doit d'être fermement tenue. Ne vaut que ce qui a été au préalable intériorisé, puis recréé. Pas de relâchement, de facilité ni de spontanéité brouillonne en ce domaine. Les scènes d'émoi, il faudra repasser ! De la tenue ! Ce qui n'est pas non plus raideur et encore moins indifférence. Mais ne pas varier d'un pouce la coulée de son écriture. C'est grâce à elle que l'on comprend. Et qu’on entreprend aussi. Que l'on peut finir, pas à pas, ligne à ligne, par comprendre. À partir de là, j’essaie de dire tout ce qu’il est possible de dire sur le thème d’où je suis partie. Dans l’esprit d’un auteur demeure toujours une place vacante, et cette place vacante, c’est bien sûr celle que l’œuvre qu’il est en train d’écrire va venir occuper. Remplir l’espace qui s’est grand ouvert au départ. 

J’ai ouvert mon ordinateur et ai relu la première version de ce que je pensais être un jour, plus tard, ce (petit) ouvrage sur le “consentement”, en revisitant quelques grands noms de la littérature pour montrer en quelque sorte que le sujet et les questions autour de la notion du consentir, eh bien, pour moi et pour un certain nombre d’auteurs d’une autre époque que la mienne – cela, cette problématique, ne datait pas d’hier. Ça non. Il suffit de les relire pour s’en rendre compte.

C’était, à compiler toutes ces notes alignées en vrac, un peu l’impression d’une grande pagaille. Je me devais de tout reprendre. Trop de personnages-narrateurs-narratrices, de témoins, directs ou indirects – il fallait trancher, faire simple, créer une histoire… Pas plus de huit personnages, qui se croisent ou ne se connaissent pas, pour la bonne raison qu’ils traversent une « autre époque ». Deux ou trois intrigues. Pas plus. Avec un rythme fluide et en même temps rapide. On ne s’éternise pas. J’ai commencé et j’ai tout de suite senti que ça « prenait ». Quand on écrit, et que ça prend forme, c’est quelque chose qu’on éprouve physiquement. 

L’écriture n’est en rien un remède, c’est plutôt un instrument sans doute parmi d’autres, mais pour moi c’est celui avant tout de l’émancipation. Une planche de salut. Et quand je dis “écriture”, je parle de celle de mes livres qui ont été publiés. Écrire seulement pour soi, n’engage à rien et ne libère aucunement. Au contraire, ça tendrait même à nous maintenir dans l’enfermement et à nous enfoncer un peu plus dans une certaine forme de servitude.

Sans avoir encore conscience de ce que serait mon devenir littéraire, j’ai découvert tôt – très tôt – ce qu’on peut appeler la liberté, celle qui nous vient de l’intérieur de l’écriture. Indépendamment de tout le reste.

Je ne crois pas à la reconstruction. Je ne crois pas à la résilience. Je crois aux livres, lance Anne Akrich en pleine page de son texte offensif, D’un discours belliqueux.

Degré zéro de l’écriture. On connaît le principe qui est devenu symbole et peut-être même carrément, un dogme. Muni de ce viatique (qu’il faut bien connaître !), on fait passer le langage du statut de moyen d’appréhension à celui d’un certain type de finalité, celle identifiée comme étant la liberté reconquise. La littérature se trouve renvoyée à un « point zéro » qui est à regagner, situé entre les deux formes d’empoisonnement que sont la dissolution de la parole dans la langue quotidienne faite d’habitudes et de “tics”, et le style, qui renvoie à un mode autarcique où l’auteur est pour ainsi dire coupé de la société. N’y a-t-il pas un juste milieu à cette littérature fortement comprimée par l’hystérie et compromise dans l’engagement ? Une écriture blanche capable de donner au langage la prévalence de l’échange, sans qu’elle se trouve pour autant écrasée par les codes ou dominée par les pouvoirs ? La recherche d’un pacte ou contrat initial qui fonderait le rapport de l’écrivain à la société ?

 Être écrivain, ce n’est rien d’autre que croire que tout peut finir en mots ; et le doit, même, sinon ce serait invivable. C’est chose connue, qu’un écrivain se soigne en écrivant – moins qu’il le fasse aussi en lisant pour lui-même des œuvres de qualité qui lui plaisent. Plus nous chargeons notre vie en écriture, moins elle nous pèse.

Georges Pérec dans une conférence prononcée en mai 1967 expliquait, avec ces mots et sa perspicacité bien à lui : « Si vous voulez, je peux essayer de simplifier comme ça : tout ce que je dis, enfin, tout ce que j’écris, passe nécessairement par l’écriture, c’est-à-dire par un ensemble de moyens qui me permettent non pas de décider ou vérifier si quelque chose est vrai ou faux – ça c’est la rhétorique – ni de présenter les choses de la manière qui soit la plus convaincante, mais c’est devenu une façon, ma façon à moi, d’exposer un problème, toujours dans la parole, et ensuite c’est passé dans la littérature, c’est devenu une certaine manière, sans doute, de maîtriser le langage. Tout ce que j’écris part d’une sensation, un malaise parfois ou un sentiment désagréable confus, d’un refus aussi ou d’un acquiescement qui me permettent de grouper ensemble des mots, des phrases, des chapitres, en un mot de produire un livre. Entre le réel que je vise – puisque dans tout ceci la seule chose que je cherchais à décrire, ce que j’avais devant moi, c’était le réel, mais je vous dis un réel que je ne savais pas comment maîtriser, eh bien entre le réel que je vise et le livre que je produis, il y a, il n’y a… il y a seulement l’écriture. »

« Le projet d’écrire, continue-t-il à l’intention de ses auditeurs, c’est-à-dire ce que je décide avant d’écrire, ce que j’ai envie d’écrire, est vraisemblablement une affaire de morale. La question que je me suis posée au départ de mon livre Les Choses est peut-être une question de morale. Mais la vision du monde ce n’est pas un ensemble de concepts, c’est seulement un langage, un style, des mots. C’est-à-dire qu’en somme, il n’y a pas d’écriture qui soit naturelle, il n’y a pas d’inspiration, il n’y a rien qui m’aide, qui se trouve au-dessus de ma tête et qui m’aide à produire du langage. Rien de tout ça. L’écriture est un acte culturel et uniquement culturel. Écrire, c’est uniquement une recherche sur le pouvoir – partout – du langage. Entre le monde et le livre, il y a la culture. Si entre le langage et le monde il y a la culture, c’est que pour parler - enfin pour écrire - il faut en passer par quelque chose qui est culturel. Qui soit communément partagé. Si vous voulez, quand on dit « le réel », on appelle « réels » les objets qui nous entourent. On n’appelle pas « réel » un livre : un livre, on l’appelle « culture ». Mais néanmoins, lorsque j’écris, tous les sentiments que j’éprouve, toutes les idées que j’ai ont déjà été broyés, ont déjà été passés, ont déjà été traversés par des expressions, par des formes qui, elles, viennent de la culture du passé. Alors cette idée en amène une autre, à savoir que tout écrivain se forme en répétant les autres écrivains. C’est une idée que l’on peut revendiquer. Non seulement on peut, mais je pense qu’on doit. »

Et pourtant. Et pourtant… C’est souvent, en certaines situations, qu’il faut apprendre, quand on écrit, à s’abstenir de le faire. Ça vaut mieux pour tout le monde. Comme, par exemple, lors d’une cérémonie d’obsèques aux côtés d’une famille endeuillée, on se doit d’être là, rien d’autre, dans une présence silencieuse et ne pas y trouver la moindre source de récit ou de paroles écrites qui seraient malvenues. L’élégance du silence. La courtoisie. Et sa modestie. 

Il y a néanmoins cette sorte d’usurpation que l’on dirait bien innée à toute littérature : l’évocation qui soit forcément sublimée de toutes choses, et qui doit par ailleurs primer sur “le fait vrai”. Ce que tout à chacun pense du moins être vrai, au plus près d’une réalité brute et que la littérature enveloppe de ses arabesques. Avertissement : ne réduisez jamais, en aucune circonstance, une œuvre de fiction à une copie de la réalité ; ce que nous recherchons dans les livres n’est pas tant la réalité que l’apparition toute imprévisible de certaines vérités. Ceci valable aussi bien pour l’auteur que pour les lecteurs. Les lecteurs, déclarait Nabokov, sont nés libres et doivent le rester.

Néanmoins, plutôt que s’éloigner des faits en ce qu’ils portent de réalité, il faudrait combiner ces faits-là – ces petits faits tout comme les grands – de telle manière qu'ils “parlent” pour ainsi dire d’eux-mêmes et cela dans les deux sens du terme : qu’ils parlent DE ce qu’ils sont, et qu’ils parlent avec certitude incontestable PAR eux-mêmes, et cela prend du temps, nécessite d’avoir quelques réflexes à mettre en œuvre au bon moment, et pas mal de patience et de régularité. Trouver aussi un mode d’organisation de l’existence qui rende possible la tâche. Car ce n’est pas toujours un plaisir, quoi qu’on en dise… et quoi que l’on vous dise parfois, en l’insinuant… « Reconnais-le, ça doit te faire plaisir tout de même d’écrire, non ? ».

 

Bref. C’est drôle. Écrivant ou étant personne à écrire, n’attire-t-on pas sans le vouloir « les gens à histoires » ? Et s’ils y vont de leurs confidences, c’est moins pour nous fournir de la matière, que pour nous prouver que, s’ils voulaient, eux aussi pourraient un jour s’y mettre : « Il y aurait de quoi en faire un roman, non ? tu n’crois pas ? qu’en penses-tu ? », et comme beaucoup sans doute y parviendraient-ils, et… comme beaucoup sûrement, sans s’imaginer le moins du monde que raconter et écrire, eh bien, ça fait deux !

 

Méthode de travail : l’importance d’être systématique et opiniâtre, d’être entièrement dévoué aussi. Ne pas en parler avec les autres. Même si des fois c’est tentant. À la rigueur le titre de l’ouvrage en cours peut faire matière à discussion. Mais la composition, l’intrigue et les personnages principaux doivent rester secrets car si l’on parle longuement de l’idée qui nous tient, quand le moment est venu de se mettre à l’ouvrage et de rédiger de manière structurée les chapitres qui le composeront, soudain on constate qu’il ne reste plus rien ou pas grand-chose de la passion et l’envie initiales. L’intrigue paraît creuse, les personnages tout plats, sans ressort, et l’entrain surtout a disparu.  

 

 Créer, c'est transfigurer les choses, celles qui forment cette matière brute et brutale, toutes ces notes prises – autrefois peut-être, ou bien le jour même…

 

Ainsi pour arriver au bonheur d'écriture, s'il existe, au départ et sous la plume, c'est, comme on dit, « trois fois rien ». Mille fois alors de minuscules petits riens… Savoir aussi, de façon modérée, se laisser aller de temps en temps à sa propre petite “parano”… y a pas de mal à ça. Mais sans oublier que lorsqu’on se plaint des autres, ou se met à bagarrer avec eux, il vaut mieux apprendre à faire court sans quoi on perd du temps. Ne pas s’étaler trop, au risque de laisser cette lutte – mot après mot, phrase assassine après phrase blessante – vous recouvrir.

Le plus souvent ce qui arrive c’est qu’on peut débattre des heures, ne pas en dormir la nuit, ou tout le moins se coucher avec une sale petite pensée qui vous turlupine, alors que l’on sait très bien qu’avec ces personnes-là, argumenter en tentant le dialogue ne mène à rien. Une fois chez elles et le pli pris, on en reviendra toujours au point de départ. On use de sa salive ou du stylo et du clavier pour rien. Pas la peine. Le pire, ou le plus désolant, c’est que jusque dans l’intimité d’une rencontre familiale ou avec des amis, dans l’entre-deux d’un dialogue amical ou amoureux, on voit la culture de masse déteindre, et c’est cela qui nous empêche de penser à nous, donc d’avoir une vie intérieure. Aujourd’hui, le divertissement est devenu on dirait pire qu’un loisir, une véritable institution, destinée à fournir à tous une sorte de vie à crédit.

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