Sujet du livre 3

 


L’écriture me dépasse, mais je sais au moins une chose : pour moi le processus doit rester clos, aussi personnel et intime que mes pensées intérieures, rien ne doit sortir, car je sais que la moindre fuite impliquerait l’arrêt. C’est inévitable. Rien ne doit être révélé, avant que tout soit terminé.

 

Besoin-envie de ce que la littérature rend éternel, et rejet de ce que la vie défait.

 

Écrivain, ce qui peut nous conduire à persévérer, certains jours, c'est de ne pas savoir ce que nous écrirons demain.

 

                                                                      

 

 

"Tiens, tu n'as qu'à en faire un roman", me disait-on, le conseil facile.

Mais le roman, c'est bien autre chose que les neuf dixièmes de ce qui paraît de nos jours sous cette appellation confortable où chacun prend ses aises, où il ne s'agit à présent on dirait que de transposer - témoigner, ce qui est à la portée d'à peu près tout le monde.

Aussi bien, en fait d'histoires, est-ce que la coupe n'est pas déjà pleine ou en veut-on encore ? Toujours d’autres. Toujours plus

 

Écrire en matière d'histoire sinon la nôtre, à partir de la nôtre et sans vouloir « romancer », c'est encore là peut-être la seule issue et ce qui fait le moins doublon. Car la littérature, du moins ce qu’on appelle ainsi à travers ses nouveautés, dès qu’on l’amène à destination, c’est-à-dire en librairie, il semblerait qu’il faille s’accrocher ou bien s’écarter pour ne pas être emporté par le flot des rivières qui débordent, drainant dans leur libération des publications dont on ne sait jamais si elles sont au début ou en fin de course de leur voyage, à cause d’une cadence à filer un torticolis et lasser sa curiosité de lecteur.

Certains auteurs ont une si haute idée d’eux-mêmes qu’il ne reste plus rien pour les autres. Est-ce que, pour la plupart, tout ne se passe pas chez eux comme si le roman n’était qu’une formalité qui ne sert qu’à s’établir écrivain, comme un épicier, restaurateur, plombier… marchande de fleurs – sans vouloir diminuer l’importance de ces (vrais) métiers ?

 

Quand la vie passe sans que la plume ne puisse la retenir, c'est frustrant, ça l'est tout autant quand la plume réussit : à peine remettons-nous le nez à la fenêtre que nous la retrouvons en liberté, cette vie que nous croyions, par nos mots, avoir réussi à coffrer.

L’étape suivante, qui sera peut-être définitive : donner congé à quelque lecture que ce soit, ce qui reviendrait malgré soi à vouloir se protéger d’une menace, celle qui proclame que « ce qui est lu déprécie ce qui est vécu ». Cela m’arrive parfois d’y songer. À vrai dire seulement lorsqu’un roman, à force de vide autosatisfait, me tombe des mains. Je le regrette et le déplore, ça me rend triste, mais je le referme, et pour toujours.

 

Je me souviens autrefois quand pour écrire – le jour, mais surtout la nuit, seul créneau qu’il restait – il me fallait me réfugier dans les toilettes afin de trouver un endroit apte à m’accueillir où je puisse être un peu tranquille, et encore là, il n’y avait absolument rien de garanti. Quelqu’un pouvait, une petite main ou une grosse paluche, d’un moment à l’autre, venir secouer la poignée… À cinq, dont trois petits, dans un appartement de quatre pièces (mais c’aurait été plus grand c’était pareil), pas moyen d’être à l’abri des demandes et besoins de tous… Ça m’angoissait terriblement parfois. Mais pour autant, à qui me demandait “n’aimeriez-vous pas avoir une pièce à vous pour travailler ? car au fond, vous êtes une écrivaine, une artiste…, c’est bien dommage, vous ne trouvez pas, de ne pas vous donner les moyens de…”, je m’entendais répondre, comme si cela allait de soi et en même temps avait été longuement réfléchi : « Oh… eh bien… que je n’aie pas d’endroit qui soit seulement à moi et pas non plus le temps d’exercer mon activité, je n’y pense pas beaucoup, en fait. Pour moi, être féministe ne veut rien dire d’autre que manifester force, confiance et ténacité pour parvenir à ce qu’on veut faire de sa vie. Ce n’est pas quelque chose de théorique. Et ce n’est pas non plus la même chose pour toutes les femmes. Dans mon cas, le but était de fonder une famille et de bien m’en occuper. C’est ce que j’ai fait. Si je fus moins créative à certaines périodes, je m’en suis accommodée. Il faut faire des compromis et savoir garder le fil. »

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