Sujet du livre 4

 


Ce que nous écrivons de mieux, nous ne le cherchons pas. Seulement, pour que ça vienne, il faut être en condition et s’être échauffé auparavant. Or « s’échauffer » c’est avant tout lire, lire d’autres auteurs, et vivre.  

Ce qui est à vivre, la plupart du temps, éconduit la plume. On n’a plus loisir de libérer sa pensée. Mais vient une époque où on vous laisse un peu tranquille, et alors le corps, moins fatigué, l’esprit moins occupé à des choses passagères qui n’auront plus d’importance le lendemain, l’on se trouve rendue à l’intelligence plus libre, et alors des étendues illimitées de pensée s’offrent à vous. Quel bonheur renouvelé quotidiennement, si on le veut ! Et quel sentiment d’absolue liberté !  

 

Écrire, c'est avoir rendez-vous. Plein plein de rendez-vous ; il y en a sans doute de manqués. Certains jours nous avons la pensée, sans les mots ; et d'autres, que des mots pour penser – tous de trop. On dirait.

La réalité est déjà, en elle-même, une construction : c’est une fiction. Vouloir la rendre non pas fictive mais « fictionnelle » serait absurde, et pourtant grand nombre d’auteurs le font. Or, vouloir la “fictionner” en l’écrivant, revient le plus souvent à rater le meilleur. Tant qu’à faire, il vaudrait mieux s’atteler à une pure œuvre qui soit totalement d’imagination.

Et ce verbe-là, aussi, de fictionner… d’où vient-il… comment est-il arrivé sur le marché des lettres ? A-t-il à voir avec la littérature ? On se demande…

À la terrasse d’un café, dans l’entre-soi d’une minuscule table située à la croisée des chemins et au vu et aux oreilles des passants, j’entends une jeune femme s’adressant, pas seulement de la voix mais aussi avec les mains, comme en flirtant, à son vis-à-vis, un homme, qui lui a le dos étiré en arrière sur sa chaise en fer… Elle lui dit, avec grande conviction : … non mais tu vois ça pourrait  être un peu fictionné… si je rajoute par endroits « des bouts »… (petit moulinet avec les mains, index tendu vers le ciel)… enfin tu vois, quoi… faut que je réfléchisse… mais ça peut donner quelque chose, j’suis sûre.

À ce que j’ai entendu, dans son projet – elle rejette alors en arrière sa longue chevelure – il ne s’agit nullement de « romancer » quoi que ce soit, c’est fini, ça. Non, aujourd’hui, à toute heure, on fictionne, on rajoute, on bricole – et ce n’est pas prêt de s’arrêter je crois…

 

                                                                      

 

 

Écrire : ni pour soi, ni pour les autres. Ni pour être publié qui sait un jour…

         Ni pour ses carnets.

         Écrire : cela reste un mystère.

         Pourquoi y revient-on toujours ?

         Le plus grand et le plus intime des mystères.

 

J’écris des livres. En soi ce pourrait être une fierté. Du travail, mais un contentement aussi de faire ce travail-là.

Écrire revient au fond à se battre à mains nues avec l’histoire littéraire, et, au-delà de celle-ci, avec l’ordre social qu’elle véhicule.

Rien ne vient complètement de moi.

Tout me vient des mots.

En tant qu’auteure je me sens poreuse et influençable, au point de craindre qu’une sensibilité autre que la mienne ne m’oriente, m’égare peut-être, ou pire qui sait “m’embobine”, et que cela épuise mon sujet…

Les livres ont parfois le don de formuler ce que nous pensons avant même que nous le pensions et il est trop tard ensuite pour retrouver son propre indicible.

J’ai conscience de ne pas lire le livre des autres pour ce qu’il est mais pour ce qu’il peut m’apporter ou bien me soutirer-retrancher. Et c’est là une façon, je vous l’accorde, pas très estimable de lire. Mais je n’arrive pas à faire autrement. Il me faut, le crayon noir à la main, commenter ou râler dans la marge…

Lire pour ensuite (ou en même temps) écrire. Je ne vois pas d’autres options pour un auteur.

Entre moi et les mots que j’écris sur la page, il y a toute l’épaisseur du « mythe littéraire ».

Il y a aussi un mensonge. Un énorme mensonge. Celui du langage, qui est celui de la société qui le sous-tend et lui donne son opacité. Le style, que l’on croit personnel, bien à soi, est alors la frontière. Là même où se dessine et agit – toujours en séparant – une conscience de l’écriture qui se cherche une issue et voudrait sortir de l’impasse littéraire, qui est l’impasse de la société même.

Le plus important travail à faire, dans toute entreprise de “déconstruction”, est celui de sentir et repérer ce qui est sous-entendu dans ce qui est dit. Tout autour de nous, mais également en soi-même. Et, à partir de là, peut-être pourrons-nous de nouveau absolument TOUT dire, et sans fausse innocence. Évider la langue, se libérer de tout contenu. Rechercher seulement à esquisser une liaison sans autre contrainte que celles de la langue et du style. Rejoindre, en innovant uniquement par le texte, une liberté qui ne sera conquise que par l’acte d’écrire en situant l’engagement que représente l’écriture non pas dans le contenu, mais dans la forme.

 

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