Sujet du livre 5

 


Pendant très longtemps, la littérature française a été écartelée… a été même prise on peut dire, dans une fausse contradiction entre ce qu’on appelle la forme et le contenu. D’un côté il y avait le contenu, c’est-à-dire l’idéologie, qu’on appelle aujourd’hui de façon pudique « le narratif » (pour moi l’idéologie est bien plus que le narratif : ‘narratif’, c’est juste ce que le livre raconte), et de l’autre côté la forme, assez mystérieuse, pur jaillissement mental, c’est-à-dire non pas se référant à l’écriture, ça c’est quelque chose qui est complètement tabou – on ne parle pas de bien écrire ou de mal écrire – où l’écriture demeure quelque chose de spontané, qui doit rester secret, privilégié, pas à la portée de tout le monde ; c’est le privilège de l’écrivain, et on ne demande pas à l’écrivain de rendre compte de son idéologie, active ou sous-jacente, pas plus de se positionner sur « le contenu » de son écrit. Cela est lié au statut social de l’écrivain, même si, de nos jours, tout le monde ou presque se considère apte à se dire soi-même écrivain – ou écrivaine. On voit ça partout.

 

Dans la société, l’écrivain est et a toujours été un individu privilégié en quelque sorte, et de ce fait, d’une certaine manière on le considère irresponsable de ce qu’il produit. Ça sort de lui, point barre. On prend ou on laisse. On admire ou on rejette. Le plus souvent d’ailleurs, on ignore. Il produit de la littérature, mais ce n’est pas de sa faute, il la produit parce qu’il y a l’inspiration derrière lui qui le pousse, qui lui mâche le boulot, son boulot d’écriveur. Jusque dans le Nouveau roman on a pu voir que l’écriture, malgré un positionnement différent, restait encore quelque chose de privilégié. Une sorte de « chasse gardée ». Il a fallu attendre très longtemps pour que la littérature se revendique elle-même en tant qu’écriture. Par exemple que Roland Barthes conduise des travaux en ce sens, puis qu’un livre de Marthe Robert sur Kafka éclaire de manière nouvelle le fait que ce qu’on appelle la vision du monde de Kafka fut inséparable de la technique littéraire utilisée par Kafka, ce qui fait, comme le note judicieusement Perec, que finalement « il est possible que la “kafkaïté”, ça soit Kafka, certes, mais la “kafkaïté”, c’est d’abord et avant tout un ensemble de phrases, un ensemble de mots, une certaine technique d’écriture mise au point spécifiquement par Kafka à partir, d’ailleurs, d’autres éléments et en effectuant un montage. »

Concevoir l’écrivain comme celui qui sert de relais entre le monde et le livre. Pas entre le monde et lui. Ça fait la différence avec autrefois. Et avec tout ça, on a pu arriver à une espèce de littérature qu’on pourrait appeler “expérimentale”, qui sort enfin des sentiers battus, et que le terme de « citationnelle » ne ferait pas rougir.

« À partir du moment, souligne Perec, où l’écrivain cesse de se revendiquer comme créateur, qu’il accepte de lâcher son statut social dans la bourgeoisie, siégeant comme un monsieur ou une dame dans les cieux et faisant descendre son inspiration jusqu’à terre, sans se… sans revendiquer pour lui-même le couple spontanéité & privilège – celui de l’écriture bien née – quand il finit par abandonner ce privilège et qu’il revendique le contrôle et la connaissance de ses moyens de production, je pense qu’il accomplit là une certaine forme sociale de contestation. »

                                                                      

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