Sujet du livre 6

 


Libéré du mythe littéraire et de l’ordre social qui encadre l’esprit, mon Journal réalise le degré zéro de l’écriture. Sec et journalistique, comme son titre l’indique, sans toutes les fioritures venues orner les arrangements avec la vie, c’est un bloc d’abîme, qui prendra fin avec moi. Bien entendu. Cela va de soi.

Le journal (écrit au jour le jour, dans le temps saccadé et long de la quotidienneté) s’égare parfois dans l’accident de parcours journalier, et se détache d’une configuration finale que serait celle d’un “récit de vie”. Un journal ne raconte rien (le récit en est quasi absent, seuls les effets du récit entrent en ligne de compte = les émotions – les réflexions – les associations d’idées – les pensées qui se bousculent au portillon quand il y en a qui viennent…). Le journal ne cherche pas l’unité narrative qui pourrait conduire à l’expression et la réalisation d’une identité personnelle. Il y a en lui énormément de répétitions liées à la quotidienneté du lieu et de l’espace dans lequel il est produit. Il expérimente, plus qu’il ne fait l’expérience.

Quand j’ai commencé d’écrire des essais romancés, la plume alors, en cette période, de sortie pour ainsi dire en continu, il m’arrivait de me dire qu’il existe deux sortes de phrases : celles qui ont un rôle à tenir, et les autres, qui font « partie du décor ». Avec ma dernière “fiction romanesque”, je suis allée jusqu’à supprimer tout décor. Je fus la déménageuse de phrases – et de lecteurs, on dirait bien également… (hi hi)

Ce qui fait que l’écrivain continue malgré tout, c’est peut-être l’instinct, fût-ce celui qui nous rejoint parfois dans un train-train abominable. Même sans projet particulier plus vaste, je remplis chaque jour mon carnet-agenda… et l’exercice soigne les excès de la vie d’aujourd’hui que je n’arrive plus à suivre tant ça m’étourdit, en me ramenant à mon rythme personnel qui est voué à une certaine application et lenteur, et dont la toute première vertu est de me décontaminer de n’importe quelle forme de conditionnement.

Ne pas me donner pour ce que je suis, tel est mon pli, qui ne me froisse pas. De moi-même je ne parlerais jamais de la littérature, ni de celle en général ni de la mienne. L’oral, c’est fait pour autre chose. Et je me rattrape à l’écrit. Je tâcherai d’être claire – avoir un style touffu et en même temps nerveux, et avec ça, rester moi-même – sans quoi écrire à l’instinct et à l’intuition passerait à l’as. Atteindre une loi d’équilibre qui procède, comme dans la nature, par élimination : nos heures de haut et de bas s’entrechoquent, oui, mais calmement. Ou bien encore, les jours nous portent, comme durant nos neuf mois de vie intra-utérine, et alors, là, c’est tranquille… ou bien c’est nous qui les portons.

 

 Dans les écrits dits intimes, ou disons à large part autobiographique, il y a un pari, qui se décline en deux temps : que le lecteur accepte que nous lui parlons de nous sans qu’il nous connaisse ; et de lui, sans que nous le connaissions. C’est là que tout se joue, et la marge de manœuvre est par moment très très étroite.

Mais. Ah ! ce besoin que nous avons toujours d’en rajouter lorsque nous racontons une pauvre petite histoire, afin qu’on nous écoute

Alors on se dit : c’est rédigé au moins verbalement, c’est sûr, oui, d’une certaine façon ça se tient, c’est construit, mais ce n’est pas écrit. Ça ne s’écrirait pas. Si on le voulait. Trop de choses. Trop de digressions inintéressantes, ou qui ne suivent pas le fil du discours premier. Fil, que l’on perd, du reste. Je ne dis pas qu’il aurait fallu tout noter dans l’urgence, ça non, ce n’est pas toujours possible, je le sais, et avoir la faculté déjà de retenir, c’est une première des étapes à suivre ; mais ensuite, au boulot ! c’est-à-dire qu’il faudrait passer à la suivante des étapes qui est celle, en un mot, d’intérioriser – afin de recréer : autrement, désolée, cela reste du journalisme. Il y a des journalistes qui écrivent et racontent très bien. Mais ils disent ce qu’ils voient surtout.

Jules Renard : « L’art, c’est rêver une heure et écrire cinq minutes. » Je dirais que pour moi, l’art, c’est vivre cinq minutes et rêver trois heures…

Hier, tiens, j’y pense, ma dentiste à la fin de la consultation où l’on était en train de mettre le point final à des travaux ayant duré plusieurs mois, une année presque, m’a dit, alors que nous échangions aimablement, tout sourire chacune, moi et ma dentition rénovée et la sienne, impeccable comme il se doit, et ce juste après que l’addition fut réglée : Vous, ça se voit, et d’ailleurs je vous ai lue, vous êtes une artiste…, puis elle me rendit ma carte vitale. C’est curieux, ça m’a surprise, je croyais avoir mal compris, mais elle a “développé” un peu – avant de me raccompagner jusqu’à la porte, et de faire rentrer une nouvelle patiente qui attentait derrière moi.

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